Depuis plusieurs semaines, les mutuelles sont la cible d’attaques répétées. On les accuse de «ne pas faire assez», d’être «laxistes», voire «d’alimenter les problèmes qu’elles sont chargées de résoudre». Ce procès est non seulement injuste, il est dangereux. Car en attaquant les mutuelles, c’est un pilier de notre sécurité sociale que l’on fragilise et, au-delà, la démocratie.
Les mutualités remplissent pleinement leurs missions. Faut-il le rappeler? Elles remboursent les soins, versent les revenus de remplacement et concertent puis mettent en œuvre les réformes décidées par les autorités. Elles sont au cœur du système, au plus proche des réalités vécues par des millions de personnes.
Pourquoi ces attaques aujourd’hui? Tout d’abord, c’est une vision de société qui est attaquée: les mutualités sont l’incarnation d’un modèle où plusieurs matières régaliennes sont déléguées à des organismes de la société civile qui les gèrent pour la collectivité. Ce qui fait la richesse du système démocratique belge est aujourd’hui remis en cause par le gouvernement.
Ensuite, parce que le débat est mal posé. Aujourd’hui, tout est pensé à partir de la sortie de l’incapacité de travail au détriment de la guérison et du soin, comme si l’enjeu principal était d’en faire sortir les personnes le plus rapidement possible. Cette approche repose sur une inversion fondamentale: elle ne part plus du fait que les personnes en incapacité de travail sont avant tout malades. Elles n’y sont pas parce qu’elles y resteraient par inertie ou par facilité. Elles y sont parce que leur état de santé ne leur permet pas de travailler.
Or, cette réalité a des causes bien identifiées. Des politiques successives ont fragilisé la qualité de l’emploi et les parcours professionnels. Les politiques d’activation se sont focalisées sur l’employabilité plutôt que sur la qualité et la durabilité des emplois.
Ce sont ces évolutions qui fragilisent les parcours professionnels et qui conduisent vers l’incapacité de travail. Ce ne sont pas les mutuelles qui créent ces situations. Elles en sont les réceptionnaires et tentent d’en gérer les conséquences.
Réduire ce débat à une question de fraude et vouloir y répondre par le seul renforcement des contrôles est une simplification dangereuse.
Or, la simplification se fait toujours au profit de la majorité et non des groupes qui cumulent les difficultés. Tenir ce discours, c’est faire croire qu’il existerait des solutions faciles, budgétairement rentables. C’est ignorer la complexité des situations des malades, souvent marquées par des trajectoires professionnelles abimées et des conditions de travail dégradées. La MC refuse une vision qui culpabilise les personnes malades. Nous refusons aussi une approche purement comptable de la santé et de la Sécurité sociale. Mais au-delà même des mutuelles, c’est un glissement plus profond qui nous inquiète. Ces attaques s’inscrivent dans une remise en cause des corps intermédiaires. Or, remettre en question l’existence des corps intermédiaires revient à fragiliser la démocratie elle-même. Un gouvernement, une fois élu, ne devient ni le représentant unique de la totalité ni une instance affranchie de tout contrôle. Il a, au contraire, le devoir de viser l’intérêt général au-delà de sa base électorale. Les contrepouvoirs ne sont pas une menace. Ils sont un pilier essentiel de la démocratie. Ils contrôlent, questionnent, interpellent. Ils enrichissent le débat public en portant des voix dissidentes, en révélant les angles morts, en évitant les dérives. Ils synthétisent les signaux épars du terrain et les portes à l’attention des politiques. Ils assurent ce lien concret avec la population, ses réalités, ses fragilités, ses attentes. Ils évitent que la décision publique ne se coupe du monde réel. Soutenir les corps intermédiaires, ce n’est pas s’opposer au gouvernement. C’est défendre une démocratie vivante, exigeante et équilibrée, fondée sur la solidarité, la dignité et la responsabilité collective.