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International (01/07/2012)
Printemps québécois : les couleurs du clivage - par Frédéric Coché et Pascale Dupuis (*)

Manifestations étudiantes, grèves, carrés rouges, tintamarres de casseroles... Le Québec vit un printemps pour le moins perturbé. Les événements des derniers mois entraînent la polarisation de la société québécoise autour de la remise en question de libertés importantes: le droit à l’éducation, le droit de manifester et la liberté d’association.

Il y a plus d’un an déjà, le gouvernement du Québec rendait publiques ses intentions budgétaires. Au nombre des mesures figurait une hausse importante des frais de scolarité universitaire, soit une augmentation de 1 625 dollars canadiens par année scolaire. Au terme d’une augmentation graduelle répartie sur cinq ans, un étudiant devrait désormais payer annuellement 3 793 dollars, plus les frais institutionnels également susceptibles d’augmenter. D’emblée, les étudiants contestent, par l’entremise de leurs associations. Manifestations, journées de grève, actions revendicatrices se succèdent pour faire entendre les voix des principaux concernés.

Printemps 2012 : la contestation se renforce
Le 14 février, les étudiants de plusieurs universités de Montréal et Québec déclenchent une grève qui deviendra rapidement générale et illimitée. Des piquets sont organisés devant les facultés. Le 22 mars, près de 200 000 personnes (d’après les organisateurs) marchent dans les rues de Montréal. Cette mobilisation unique dans l’histoire du Québec serait aussi l’une des plus grandes manifestations ayant jamais eu lieu au Canada.
En avril, après plusieurs semaines d’absence de dialogue, représentants étudiants et gouvernementaux se rencontrent à plusieurs reprises pour négocier. Aucun terrain d’entente ne peut être trouvé. La grève se poursuit, les manifestations se répètent. Le carré rouge, symbole de l’opposition à la hausse, de reconnaissance et de solidarité dans la lutte est arboré par un nombre croissant de citoyens. Simultanément, dans certains collèges et universités, des injonctions judiciaires forcent la tenue de cours à la demande d’étudiants opposés à la grève.
Le 14 mai, suite à un nouvel échec des négociations, la ministre de l’Éducation Line Beauchamp annonce sa démission. Elle est immédiatement remplacée par Michelle Courchesne. Mi-juin, au moment d’écrire ces lignes, la grève est encore d’actualité pour 161 associations étudiantes regroupant plus de 154 000 étudiants.

Loi 78 : la liberté d’association en péril
Le 17 mai 2012, le gouvernement du Québec adopte à l’Assemblée nationale la loi 78 visant à mettre fin à la grève et aux manifestations. Cette loi comporte deux volets. Le premier vise à organiser la fin de la session de cours par des modifications de calendrier. Au nom du droit à l’enseignement (serait-ce ironique?), le second volet de la loi spéciale empêche de perturber l’accès aux universités en rendant illégaux les piquets et en obligeant les professeurs à dispenser leurs cours. Mais surtout, il règlemente toutes les manifestations de plus de 50 personnes, forçant les organisateurs à informer les forces policières à l’avance de leur itinéraire. Pour les associations contrevenantes, les amendes peuvent atteindre 125 000 dollars. Cette loi est aussitôt contestée devant la Cour supérieure, certains l’accusant d’être anticonstitutionnelle. En attendant les résultats des recours, la loi reste d’application.
Depuis un bon mois, en réaction à l’adoption de cette loi qui limite les libertés d’association et de manifestation, de nombreux citoyens sortent tous les soirs à 20h00, munis de casseroles sur lesquelles ils frappent avec vigueur pendant quinze minutes. L’idée, inspirée des « cacerolazo » du Chili et de l’Argentine, est diffusée via les médias sociaux. En juin, on constate en outre un durcissement des interventions policières. Des citoyens portant le carré rouge sont victimes de fouilles arbitraires et d’intimidation. À Montréal principalement, des étudiants sont interpelés même en dehors des manifestations et détenus de manière dite « préventive ».

« La grève est étudiante, la lutte est populaire »
Tel est l’un des nombreux slogans que l’on peut lire sur les pancartes des manifestants et sur les autocollants apposés dans les lieux publics. Le 3 juin dernier, le calicot « Ce n’est pas une grève étudiante, c’est une société qui s’éveille » ouvre une grande manifestation nationale. Aux côtés des leaders étudiants, des faiseurs d’opinions – journalistes, politologues, universitaires, groupes de la société civile – ont joint la cause. Parmi les mouvements citoyens nés dans la mouvance de la mobilisation étudiante, on compte celui des « parents contre la hausse » et celui des « profs contre la hausse ». Des centaines de juristes en toge ont marché contre la loi spéciale le 28 mai. Des syndicats, des mouvements de femmes et de retraités, les « médecins québécois pour le régime public » se positionnent en soutien aux étudiants. Le débat dépasse incontestablement la question des droits de scolarité pour toucher à celle, plus large, du financement des services publics et des dangers de marchandisation de la société.
Certains évoquent une profonde crise sociale. Mais malgré cet élargissement du débat, l’enjeu principal reste la hausse des droits de scolarité. Les syndicats, qui auraient pu se réapproprier la grogne, gardent une attitude réservée de soutien à la mobilisation étudiante. D’ailleurs, il semble aujourd’hui encore qu’une issue aux négociations sur les droits de scolarité règlerait la crise.

Un printemps érable ?
L’expression de « Printemps érable » désigne la mobilisation citoyenne générale contre le gouvernement libéral et plus globalement contre les menaces de la logique de marché à l’encontre du modèle québécois construit pendant la Révolution tranquille des années 1960. À travers cette appellation aux consonances évocatrices, la référence aux mouvements révolutionnaires vécus dans les pays arabes l’année dernière est claire. Ici comme là, le soulèvement populaire succède à une longue période de faible participation politique. Mais l’analogie s’arrête là : la crise québécoise n’a pas de commune mesure avec les révolutions arabes. Le mouvement de mécontentement utilise les moyens démocratiques – manifestations, carrés rouges et tintamarres de casseroles – pour faire peser une pression populaire sur les décideurs. Des appels à plus de respect de la démocratie et des droits fondamentaux sont certes lancés, surtout depuis l’adoption de la loi 78, mais en réalité, la population ne conteste pas le fonctionnement de la gouvernance. Si certains rêvent de renverser le gouvernement, ce n’est pas un changement de régime qui est réclamé.

Rouges, verts ou blancs
Il serait erroné de penser que la population dans son ensemble soutient les étudiants et s’oppose au gouvernement. Dans les médias et l’opinion publique, deux visions de l’enjeu s’affrontent. Nombreux sont ceux qui comprennent que la lutte dépasse la question de la facture étudiante et soutiennent le mouvement plus ou moins activement. Pour une autre frange de la population, appuyée par certains médias, les grévistes sont des « enfants gâtés » qui refusent de faire leur part en contribuant aux frais de leurs études. Les étudiants qui partagent cette vision portent un carré vert en signe d’accord avec le projet du gouvernement. Ces citoyens sont las de la grève et des manifestations qui dérangent l’économie, le trafic et la saison touristique qui s’amorce. Entre les rouges et les verts, le mouvement des carrés blancs initié par des parents inquiets demande un moratoire sur la hausse des droits de scolarité pour mettre fin à la crise. Fait inquiétant, une part importante de la population (légèrement majoritaire d’après les sondages) semble se rendre aux arguments martelés par le gouvernement de l’« utilisateur payeur » et de la « juste part » à payer pour les services rendus par l’État. Alors que le débat concerne aujourd’hui les questions d’éducation, il pourra lever demain sur les soins de santé et sur l’ensemble des services publics.

Du droit à l’éducation au choix de société
Bien plus que le libre accès aux salles de cours, le droit à l’éducation est un droit fondamental, reconnu par l’UNESCO, indispensable à l’exercice des autres droits de l’homme. Pour cette raison, l’éducation doit rester accessible à tous, de la maternelle au supérieur. Elle vise à permettre à chacun de devenir citoyen à part entière, jouant un rôle crucial dans la construction d’une société qui se veut égalitaire. Derrière le débat de la hausse des frais de scolarité surgit la question plus profonde du type de société que le Québec veut se donner pour demain.
En outre, ces événements surviennent moins d’un an après la débâcle historique, au niveau fédéral, du Bloc québécois qui représentait jusqu’alors la majorité des Québécois face aux autres provinces canadiennes. Il semble aujourd’hui que la question de la souveraineté du pays qui a fait vibrer la société pendant des décennies est en train de laisser la place à une polarisation gauche-droite renouvelée.

Un enjeu politique et communicationnel
La perspective des prochaines élections provinciales, que l’on attend pour cet automne, fait de cette réalité un enjeu majeur. Alors que les associations étudiantes viennent d’annoncer leur intention de maintenir le cap dès la rentrée, le gouvernement en place sait qu’il joue son image et son électorat. Ainsi, le discours officiel tente de réduire le mouvement aux gestes des leaders étudiants, niant leur légitimité en tant que représentants élus par leurs pairs. Il veut aussi faire passer les étudiants pour des casseurs, mettant en évidence des faits marginaux par rapport au mouvement général. En outre, plusieurs pensent que le premier ministre Jean Charest voit d’un bon œil l’absence de compromis, car sa fermeté lui ferait gagner des points dans son camp et parce que la prolongation de la crise détournerait l’attention de la commission Charbonneau qui risque de l’éclabousser (1). Les médias traditionnels comme sociaux jouent un rôle important dans le façonnement de l’image des forces en présence.

L’éveil d’une génération
Depuis le referendum de 1995 par lequel 50,58 % des Québécois renonçaient à la souveraineté, la population semblait vivre dans la résignation et la recherche de nouvelles valeurs. Les préoccupations individualistes l’emportaient sur l’attention aux enjeux collectifs, sociaux et politiques. Et voici qu’en 2012, une part importante de la génération Y se lève et entraîne dans son sillage des citoyens de tous les âges. Quelle que soit l’issue de la crise, cette prise de conscience et de position de la jeunesse pour tenir les rênes de son avenir et de celui du Québec laissera des traces profondes et indélébiles.

(*) Deux Belges vivant à Québec



1. Commission d’enquête ayant pour mandat d’examiner et d’analyser les possibles activités de collusion et de corruption dans l’octroi et la gestion de contrats publics dans l’industrie de la construction.


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