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International (01/07/2011)
Proche-Orient : le printemps arabe fleurira-t-il en Palestine ? (I) - par Laurence Blesin (*)

Dans le contexte des révoltes qui agitent le monde arabe, force est de constater que le peuple palestinien ne vit pas encore l’éclosion de son printemps. L’ancrage dans des contextes sociopolitiques et géopolitiques différents rend délicate toute appréhension de ces révoltes sous le prisme d’un commun dénominateur et plus encore toute prédiction quant à l’avenir si ce n’est en termes de questions. Cette règle vaut particulièrement pour la Palestine. Tour d’horizon, en deux parties, du contexte international puis national.

La Palestine subit un contexte d’occupation depuis 63 ans. L’histoire de ce conflit nous montre que les Palestiniens ont été en quelque sorte les pionniers de la résistance civile telle qu’elle essaime actuellement dans d’autres pays du monde arabe. Les soulèvements populaires actuels ne sont en effet pas sans rappeler la forme qu’a prise la résistance populaire palestinienne contre l’occupation israélienne durant la première Intifada (1987-1992) : une résistance civile non violente prônant des actions telles que grèves, manifestations, deuils publics, rejet des procédures administratives…
Et aujourd’hui ? Les Palestiniens qui ont été abandonnés par les régimes arabes pendant des décennies, et en premier lieu par celui du voisin Moubarak, vont-ils profiter de la remise en question de ces régimes et tirer les fruits du vent de démocratisation en cours ? Une des données à prendre en compte est en effet que, de ces révoltes populaires, et malgré les particularités contextuelles, on peut transversalement souligner l’existence d’une « rue arabe », porte-parole des enjeux qui la concernent et capable de se mobiliser dans l’espace public pour amener un changement. Or, à la différence des régimes, cette « rue arabe » est largement solidaire de la cause palestinienne, en particulier dans les pays voisins des territoires palestiniens. Cette solidarité, autrefois durement réprimée, trouve à s’exprimer aujourd’hui. Lors de la victoire du peuple égyptien le 11 février dernier de nombreux slogans appelant à la libération de la Palestine étaient scandés à la place Tahrir, et le 15 mai, les Égyptiens étaient nombreux à se sentir solidaires dans la commémoration de la Nakba. (1)
Les nouveaux régimes qui se mettent peu à peu en place ne pourront plus être insensibles à ces voix et ces mouvements de la société civile. Bien entendu, il faut aussi relativiser : les revendications et mobilisations se concentrent essentiellement sur des questions nationales et socio-économiques ainsi que sur des demandes de dignité, de respect des droits humains et de participation à la décision politique, mais il ne faut pas minimiser l’importance de la question palestinienne pour ces peuples en lutte. En effet, celle-ci peut être vue comme une forme de stigmate de ce qui est aujourd’hui rejeté : des régimes autoritaires profitant à une minorité jouant, en échange d’un soutien sans failles, les chiens de garde d’un ordre occidental et du partenaire israélien, tant sur la question des partis islamistes que sur la question palestinienne.

Union européenne et États membres : complices !
Dans cette optique, on comprend qu’une des inconnues déterminantes sera la position qu’adoptera le nouveau régime en Égypte. Sans remettre explicitement en cause le traité de paix israélo-égyptien, ni l’alliance avec les États-Unis, il semble que le nouveau pouvoir égyptien donne des signes – certes encore timides – qui montrent que la soumission aux intérêts israéliens et américains ne sera plus une ligne de force majeure de sa politique extérieure. Jusqu’il y a peu, le contrôle de la frontière avec la Bande de Gaza par les forces armées égyptiennes, participant par là au maintien du blocus, permettait à Israël d’économiser des sommes considérables sur son budget défense. Aujourd’hui, en ouvrant cette frontière à Rafah, même si cette mesure est limitée à certaines catégories de personnes, et s’il faut rester prudent, car on ne peut dire si l’Égypte continuera à aller dans ce sens, ce qui se joue, ce n’est pas seulement une réelle lueur d’espoir pour les habitants de Gaza asphyxiés par un blocus réellement mortifère, mais c’est aussi un avertissement à Israël et à la communauté internationale que la donne politique a changé. (2) C’est aussi cette « nouvelle » Égypte qui a soutenu l’accord de réconciliation entre le Hamas et le Fatah en mai ; accord qui répond à la fois à des enjeux internes (perte de légitimité tant du Hamas que du Fatah), externes (soulèvements en Syrie qui est la base de repli du Hamas), mais surtout à des revendications du peuple palestinien ayant appelé à l’unité. (3) Difficile aujourd’hui de dire à quoi cet accord mènera, on peut toutefois pointer la décision de former rapidement un gouvernement d’unité nationale dont il s’agira d’étudier le programme.
Il semblerait donc que les anciennes alliances entre les États-Unis, Israël et les régimes autocratiques ne puissent sortir totalement indemnes des révoltes actuelles. On ne peut alors qu’être perplexe face aux récents discours d’Obama, dont il est incroyable de voir que les médias occidentaux n’ont retenu que quelques idées optimistes. Obama n’a pourtant fait que réaffirmer une position comme si, malgré le contexte en ébullition, rien ne changerait en ce qui concerne le conflit israélo-palestinien. Un peuple faible politiquement et économiquement se voit forcé de « négocier » avec un occupant surpuissant, soutenu géostratégiquement par les États-Unis et d’autres États occidentaux. Si l’on relit son discours du 19 mai, mais aussi celui prononcé le 22 mai devant 10 000 personnes à l’AIPAC (4), le président américain a d’abord réaffirmé un soutien indéfectible à Israël. Il a bien entendu parlé de la création d’un État palestinien, en soulignant la nécessité de revenir aux frontières de 1967, mais en insistant sur l’exigence que ces frontières soient négociées afin de tenir compte des réalités démographiques sur le terrain. En clair : pas de remise en cause de la colonisation. (5) Or, c’est un enjeu fondamental, tout comme le statut de Jérusalem et la question du droit de retour des réfugiés (6), sur lesquels les discours d’Obama n’avancent pas d’un iota et sur lesquels le discours – longuement ovationné – de Netanyahou devant le Congrès américain le 23 mai a le mérite d’être, pour sa part, très explicite. Pour lui, Israël doit être reconnu comme un État national juif (et démocratique, ce qui est un oxymore…), il n’y aura aucune possibilité de droit de retour pour les réfugiés, Jérusalem restera la capitale indivisée d’Israël, un État palestinien ne pourra naître que d’un accord bilatéral qui actera l’annexion par Israël des territoires logeant des colonies importantes. De plus, comme l’avait déjà souligné Obama, cet État palestinien sera démilitarisé alors qu’Israël pourra y maintenir une présence militaire ! Netanyahou a fermé toutes les portes… et Obama se comporte comme tous ses prédécesseurs: cadenassé par un lobby pro-israélien surpuissant (7), qui plus est en période préélectorale, il ne peut qu’adopter une position en faveur d’Israël. (8)

Un État virtuel ?
Ce positionnement est tellement indéfendable et les États-Unis ont aujourd’hui montré si clairement qu’ils n’étaient pas un médiateur efficace dans ce dossier, que cela pourrait faciliter une réponse positive d’autres États à une demande de reconnaissance d’un État palestinien qui sera probablement formulée devant l’assemblée générale des Nations Unies en septembre prochain. Cette option suscite des espoirs, mais aussi pas mal de questions et inquiétudes. On peut se réjouir que, dans un contexte diplomatique dominé par les États-Unis qui n’ont cessé de vouloir garder la main sur ce dossier, d’autres États, dont bon nombre en Amérique latine, aient déjà reconnu le droit des Palestiniens à la souveraineté et à l’autodétermination. Cependant, il s’agit de se demander si cette reconnaissance, qui sera dans un premier temps plus symbolique qu’autre chose, peut constituer une réponse pertinente aux attentes légitimes du peuple palestinien. Ne vise-t-elle pas plutôt à apporter une forme de légitimation (extrinsèque donc) à une autorité palestinienne en perte de crédibilité à l’intérieur des territoires du fait de sa soumission à l’ordre israélo-américain et de l’impasse du processus de paix ? L’important n’est pas tant le geste de reconnaissance en tant que tel, mais bien ce que les États proposeraient comme engagement réel à une opérationnalisation concrète de ce droit à la souveraineté. Sans quoi, celui-ci pourrait n’être qu’une coquille vide cachant une réalité où le quotidien des Palestiniens ne s’améliore nullement et qui endosserait un statu quo sur des points essentiels tels que la colonisation, le statut de Jérusalem et le droit au retour des réfugiés. Reconnaître un État virtuel dans les frontières de 1967, mais avec un échange de territoires tenant compte des gros blocs de colonisation, viendrait à reconnaître un État palestinien « bantoustanisé », sans possibilité de cohésion nationale. Ainsi, si cette reconnaissance diplomatique peut être perçue comme une condition nécessaire – les Palestiniens étant en attente de cet État –, elle n’est pas suffisante pour répondre aux revendications minimales. Revendications dont il faut rappeler la légitimité du point de vue du droit international et des résolutions de l’ONU édictées et jamais respectées. (9) Dès lors, c’est un engagement à moins d’équidistance et à de réelles pressions et sanctions à l’égard d’Israël qui est attendu.
Aujourd’hui, face à 63 ans d’humiliation, un « processus de paix » dans l’impasse, un parrain américain dont la partialité empêche tout espoir et une autorité palestinienne corrompue et autoritaire qu’Israël et les États-Unis ont transformée en « filet de protection » (10), les conditions sont réunies pour que la résistance civile palestinienne passe à la vitesse supérieure. (11)
L’Europe en particulier, qui a pas mal de cartes en mains du fait des nombreux accords d’association avec Israël, aura-t-elle la volonté et le courage politique de soutenir concrètement l’éclosion du printemps palestinien ?

* FEC



1. Le 15 mai, les Palestiniens commémorent la Nakba, la « catastrophe » : en 1948, l’État d’Israël fut établi en expulsant 800 000 personnes dont la plupart vivent toujours dans des camps de réfugiés, ceux qui ont pu rester vivent sous occupation depuis 63 ans. 2. Notons la décision égyptienne de revoir à la hausse le prix du gaz naturel vendu à Israël jusqu’ici à un tarif préférentiel.
3. Voir A. Gresh, « L’Égypte derrière l’accord Hamas-Fatah », 3 mai 2011, Les blogs du Diplo (http://blog.mondediplo.net/2011-05-03-L-Egypte-derriere-l-accord-Hamas-Fatah).
4. American Israel Public Affairs Committee, le plus puissant lobby pro-israélien aux États-Unis.
5. 300 000 colons en Cisjordanie et 200 000 à Jérusalem-Est (la partie arabe de la ville). Outre le vol de territoires, de ressources en eau, etc., la colonisation s’accompagne de routes de contournement seulement accessibles aux Israéliens. Si l’on ajoute à cela le mur de séparation, les checkpoints, mais aussi les monticules de terre et les blocs de béton qui entravent nombre de routes, on peut avoir une idée de la cohésion territoriale de la Palestine.
6. Le droit au retour des réfugiés est une revendication du mouvement national palestinien depuis 1948. La plupart des réfugiés vivent encore dans des camps avec l’espoir de retrouver leurs terres. C’est aussi la raison principale qui empêche le Hamas de reconnaître Israël. Ce droit au retour est consacré par la légalité internationale (cf. S. Mansour, « La question du droit au retour et le droit international », http://www.ism-france.org/analyses/La-question-du-droit-au-retour-et-le-droit-international-article-11332).
7. J. Mearsheimer et S. Walt, Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine, La Découverte, 2007.
8. Ceci ne se reflète pas seulement dans le discours. Rappelons le veto du 18 février dernier à une résolution du conseil de sécurité sur l’illégalité de la colonisation, mais aussi le Memorandum sur l’aide militaire à Israël, signé en 2009, qui prévoit un budget de 30 milliards de dollars pour la prochaine décennie.
10. Cf. A. Hass, « When Israel’s protective net of tyranny tears », in Haaretz, 2/02/2011, tr. fr. « Quand le filet qui protège la tyrannie israélienne se déchirera » (http://www.info-palestine.net/article.php3?id_article=10095). Voir aussi l’affaire des Palestinian Papers.
11. Outre quelques actes de résistance armée, on peut pointer un mouvement de résistance non-violente inspiré de la première Intifada. Il se concentre dans des villages qui subissent les conséquences du mur de séparation. Cf. le Popular Struggle Coordination Committee (www.popularstruggle.org/content/about). Notons aussi la montée en puissance de la campagne BDS (www.bdsmovement.net) soutenue par la société civile palestinienne, dont les syndicats.


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