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Ceux qui craignaient un raz-de-marée abstentionniste se sont (trop) vite rassurés : le « parti des personnes qui n’ont pas exprimé de vote » est le second gagnant de ces élections anticipées ! En effet, si l’on additionne le nombre de personnes (1) ne s’étant pas présentées aux urnes (10,78 %) (2) et les votes blancs et nuls (5,18 %), c’est près de 16 % des électeurs qui n’ont pas donné leur voix à un représentant politique. Comparer ce chiffre avec les 17,4 % de la N-VA et aux 13,70 % (3) du PS laisse songeur… dans un pays où voter est obligatoire (4) !
Aux dernières élections, pas moins de 1 240 185 électeurs nont pas voté pour un candidat ou pour un parti. Au-delà de ces résultats généraux, quelques cas particuliers méritent dêtre soulignés. Penchons-nous tout dabord sur limpact des caractéristiques socio-économiques. Les habitants des communes les plus pauvres (5), Saint-Josse-ten-Noode, Molenbeek-Saint-Jean et Saint-Gilles, sont environ 17 % à ne pas sêtre rendus aux urnes (6), soit 6,2 % de plus que la moyenne de la population belge. Dans les trois communes les plus riches, Sint-Martens-Latem (7), Lasne (8) et Keerbergen, le chiffre des absents au vote tombe à 10 % (9), ce qui est très proche de la moyenne. Leffet socio-économique et le niveau déducation et de formation qui vont souvent de pair sont donc bien des facteurs influençant la participation des citoyens au vote.
Considérons ensuite les résultats pour les moins saisissants obtenus dans les Cantons de lEst. On y retrouve à la fois un taux dabstention très élevé (17,01 % pour le canton de Saint-Vith ; 15 % dans le canton dEupen) couplé dune « médaille dor du vote blanc » (10) avec 13 % dans le canton de Saint-Vith et 9,9 % dans le canton dEupen. Personne nest jusquà présent à même de déterminer la cause exacte de ce manque de « sens civique » des Germanophones. Cest dautant plus interpelant que cette communauté est une des plus favorisées, tant sur le plan des institutions existant pour leur communauté que sur le plan socio-économique.
À lopposé, les cas de Comines et des Fourons sexpliquent clairement par leur histoire. Ces deux communes « à facilités », ayant été le fruit du troc des guerres linguistiques des années 1980, se retrouvent avec des taux de votes blancs et nuls records, avec près dun électeur sur deux qui ne sest pas rendu aux urnes dans les Fourons ! Combinés aux résultats de son pendant comminais (« non-vote » de 23,3 %), on mesure lampleur du problème posé au citoyen devant voter pour des représentants qui ne sont pas de leur groupe linguistique ni de leur culture politique (11). Ce pourrait être un argument de plus pour ceux qui militent pour le rétablissement dune circonscription fédérale.
Causes et (ré)actions
Les causes du « non-vote » sont multiples et difficiles à déterminer, vu le secret de lisoloir et la diversité des cas particuliers. Pointons-en néanmoins quelques-unes.
Les difficultés de mobilité. Grâce aux « lobbies » associatifs, les bureaux de vote sont mieux accessibles aux personnes à mobilité réduite. Néanmoins, les problèmes de mobilité touchent un public plus large : les personnes malades, hospitalisées ou non, les personnes âgées, les personnes provenant de zones plus isolées, mal desservies par les transports en commun (surtout les dimanches !)... Les étudiants en examen sont également souvent cités par les médias. Tous ces citoyens ont la possibilité de donner une procuration à une personne de leur entourage. Cependant, quand on connaît lampleur du phénomène de solitude des personnes âgées ajouté au fait que les personnes concernées nont pas nécessairement envie de livrer leur préférence politique à quelquun dautre, on peut penser que cette possibilité est sous-utilisée.
La fracture numérique. Le vote électronique est un réel frein au vote, pour les personnes âgées, mais également pour les personnes qui ne sont pas familiarisées avec loutil informatique. 10 % de la population belge est illettrée et a de grosses difficultés à lire un message simple et à le comprendre. Ajouter encore une difficulté par lutilisation dun ordinateur décourage ce public déjà fragilisé de voter.
Difficulté de voter. En 2009, suite à un test effectué par le Ministère de lIntérieur auprès denseignants, le constat a été fait que trop de personnes ne savent pas comment exprimer un vote valable : interdiction du panachage, vote en tête de liste ou pour des candidats individuellement, ne pas dépasser les ronds prévus en crayonnant
Une partie des votes nuls proviendrait de ce manque de formation au vote.
Expression dun mécontentement. Le « non-vote » peut évidemment concrétiser le signal dun mécontentement à légard du système politique ou du système démocratique. Vu la crise politique et la manière dont ont été provoquées ces élections anticipées, des mouvements spontanés dappel à ne pas voter ont éclos, principalement via internet et via les réseaux sociaux comme Facebook (12). Quel comble de voir les citoyens se mobiliser pour leur droit de ne pas voter alors que leurs ancêtres se sont battu pendant des siècles pour gagner ce droit !
Éducation permanente et formation
Comme développé supra, il est nécessaire et essentiel de sensibiliser les populations les moins favorisées au vote. Léducation permanente est un moyen dagir en ce sens en offrant un lieu dexpression des insatisfactions et des questionnements face au fonctionnement du système électoral et de la démocratie. Elle permet également de revenir à lhistoire du mouvement ouvrier qui a porté en premier lieu, parfois au prix de vies, la revendication du suffrage universel. Les lieux déducation permanente permettent enfin de traiter ces questions et mécontentements de manière constructive.
Difficulté de choisir
Les programmes des partis politiques font généralement quelques centaines de pages ! Qui a réellement le temps (et lenvie !) de les lire ? Le citoyen peut vouloir voter, mais ne pas sy retrouver devant loffre des partis. Il est donc nécessaire de fournir aux électeurs, au-delà des slogans rapportés par les médias, des clefs de lecture afin de leur permettre de faire un choix raisonné. Des initiatives existent, notamment de la part du MOC et de la CNAPD (13). Reste la question de savoir comment sont diffusés ces outils et si le public visé a pu être touché.
Lorsquon en prend la réelle mesure, les résultats de la participation aux élections de juin 2010 interpellent indéniablement et posent question. Le fait que le vote soit obligatoire en Belgique nous rend sans doute paresseux quant à la réflexion à mener sur limportance du vote comme base du système démocratique. Or, les chiffres précités devraient nous alarmer dautant plus que le vote est obligatoire chez nous. Lorigine de cette obligation provient de lestimation que nous avons faite que chaque vote est dune importance primordiale. Cette importance surpassant même la liberté individuelle daller voter ou non, comme cest le cas dans la grande majorité des autres pays de lUnion européenne.
Il nous semble donc essentiel de poursuivre une réflexion et un travail de fond sur la question du vote, de la participation citoyenne et de la démocratie de manière globale, même lorsque lextrême droite ne fait pas de scores inquiétants. La « promotion » de la démocratie est en effet la base dune société plus juste et solidaire.
1. Hommes/Femmes : les références aux personnes et fonctions au masculin visent naturellement aussi bien les hommes que les femmes.
2. Moyennes sur la base du nombre délecteurs inscrits. Tous les chiffres sont calculés sur la base du nombre délecteurs et non, pour les votes blancs et nuls, sur la base du nombre de votes valables. De là peuvent venir certaines différences avec des chiffres provenant des médias.
3. Chiffres pour la Chambre et pour tout le Royaume.
4. Lélecteur ne se rendant pas aux urnes sexpose à une amende allant de 50 à 125 Ä (de facto, le parquet ne les poursuit pas).
5. La population de ces trois communes dispose dun revenu moyen par habitant inférieur à 10 000 Ä. Ce classement a été réalisé par le SPF Économie sur la base des déclarations dimpôts pour les revenus de 2006 (exercice fiscal 2007). Sorée, Anaïs, « Mon Argent », LÉcho, le 2 septembre 2009.
6. 15,04 % à Saint-Josse, 17,61 % à Molenbeek-Saint-Jean et 17,08 % à Saint-Gilles.
7. Revenu moyen par habitant : 21 367 Ä.
8. Avec 20 336 Ä.
9. 9,58 % à Keerbergen, 7,64 % à Sint-Martens-Latem et 12,10 % à Lasne.
10. Le vote nul est impossible dans les Cantons de lEst vu que le vote électronique y est généralisé.
11. Ou devant se déplacer dans une autre commune pour voter pour le collège de leur régime linguistique, comme cest le cas des Fouronnais pouvant aller voter à Aubel.
12. www.jenevotepas.be, www.ikstemniet.be ; Groupes Facebook « Je nirai pas voter, jai piscine ».
13. Campagne « Citoyen-ne un jour » de la Coordination nationale dAction pour la Paix et la Démocratie (2009).
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