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Nous sommes tous légitimement préoccupés par la crise économique et ses conséquences sociales. Mais le plus grave, à moyen terme, reste la crise écologique. La conjonction de ces deux crises nous laisse désarmés : il semble bien difficile de tenir compte à la fois du court et du long terme. Nous sommes pris dans des contradictions dont il semble impossible de sortir. Même quand nous voulons faire une relance « verte », cela passe par la mise à la casse de milliers d’automobiles : ce n’est pas une bonne pédagogie pour quitter le « tout jetable » et inciter les gens aux transports en commun.
Les crises économiques et écologiques ne sont pourtant pas sans liens. La récession nest pas le résultat dun dérèglement passager du système financier, mais le symptôme dun épuisement de notre modèle de croissance. On a voulu maintenir coûte que coûte dans le circuit de la consommation marchande des ménages quon a laissé sappauvrir au fil des années, à cause notamment du caractère de plus en plus inégalitaire de notre économie post-industrielle et globalisée. Et le moyen magique qui permet de surmonter temporairement cette contradiction, cest lendettement. La crise révèle au grand jour ce dont chacun pouvait se douter : les pays riches, et États-Unis en particulier, vivent au-dessus de leurs moyens. La croissance se heurte dores et déjà à des obstacles qui ne sont pas sans lien avec la crise écologique : la crise financière a été précédée par une flambée des prix de lénergie et des denrées alimentaires qui sont autant de signaux dalerte. Ces crises sont tellement liées que lon peut se demander sil ne sagit pas en réalité dune seule et même crise. Dans les deux cas, endettement et crise environnementale, lavenir a été sacrifié au présent. Cela pose question quant à la capacité de nos systèmes de décision, de notre soi-disant rationalité économique, à relever le défi du long terme.
Lhumanité na jamais émis autant de gaz carbonique (CO2) dans latmosphère que depuis quon sest mis à invoquer à tout propos le développement durable. Nul besoin dinsister sur cette « vérité qui dérange » (titre du film dAl Gore), désormais présente dans tous les esprits. Face à cette dure réalité, les initiatives se multiplient, à tous les niveaux. En apparence, la mobilisation est impressionnante : entreprises, administrations, collectivités, associations, tout le monde y va de ses déclarations, plans dactions et indicateurs. Pourtant, à y regarder de près, nous sommes encore dans la « drôle de guerre » : malgré toutes nos stratégies (nationales, européennes, voire mondiales si lon prend au sérieux les textes issus des conférences internationales), lois, politiques, programmes, objectifs et indicateurs, presque rien ne change dans les faits.
Le développement durable est devenu notre mantra, la formule magique qui nous évite de désespérer face à nos contradictions. Elle nous projette dans un monde imaginaire où lon naurait pas à choisir entre la sauvegarde de notre niche écologique et la poursuite dune croissance prédatrice qui, jusquà plus ample informé, provoque son inexorable destruction. Partant de lidée ô combien juste que le souci de lenvironnement ne doit pas faire oublier les hommes, on en vient à faire du développement durable une notion attrape-tout, lexpression dun unanimisme sans conséquence. On a parfois limpression que la gesticulation politico-bureaucratique autour de cette notion permet déviter de regarder en face le mur vers lequel nous nous dirigeons et de préserver intacte notre croyance au progrès matériel infini. Or, pour celui qui accepte de voir la réalité telle quelle est, ce que nous appelons communément croissance économique nest pas durable. Le progrès dont nous avons tant bénéficié depuis deux siècles est fondé sur lénergie abondante et à bon marché, laccumulation dobjets matériels et la destruction de la nature. Cela ne peut pas durer : si nous ny mettons fin nous-mêmes, les lois de la nature sen chargeront sans ménagement, à un prix qui risque dêtre très lourd.
Progrès collectif
Face à ce constat, nombreux sont ceux qui pensent que la seule voie pour lhumanité est celle de la décroissance. En réalité, parler de décroissance nest guère pertinent : à strictement parler, il nest tout simplement pas possible de rebrousser chemin, de parcourir en sens inverse la voie du progrès matériel. Nous ne saurions plus vivre sans les multiples artefacts techniques dont nous sommes entourés (qui est prêt à se passer de son téléphone portable ?). Il faudrait être de mauvaise foi pour faire la fine bouche sur les bienfaits de la croissance. Au regard de notre confort dexistence actuel, nous avons toutes les raisons dy être attachés. Arrêter cette marche en avant nest guère envisageable. On continuera quoi quil arrive à innover et entreprendre, à accumuler des connaissances et des savoir-faire techniques. La volonté de progresser restera lun des paramètres fondamentaux de laventure humaine. La vraie question nest donc pas de savoir si nous allons continuer à nous développer, mais de comprendre quel type de développement est compatible avec la maintenance de notre biotope. Je pense pour ma part que lexpression développement durable nest pas à rejeter, à condition de distinguer le développement de la croissance.
Quand nous parlons de croissance nous avons en vue un développement quantitatif et unidimensionnel, lisible dans le tracé ascendant dune courbe. Sil doit se poursuivre, le progrès de lhumanité sera plus « qualitatif », multidimensionnel, exaltant les nuances subtiles du bonheur de vivre qui nont pas vocation à être traduites en chiffres. Cela ne veut pas dire quil faille tourner le dos à léconomie, mais au contraire redonner à ce terme son sens premier, celui que lon a en tête quand on veut « faire des économies. » Nous devrons, plus que jamais, être performants et efficaces, mais ce sera pour vivre mieux en consommant moins et non pour une accumulation sans fin. Il ne sagit donc pas de faire quelques concessions à lécologie en lui donnant le temps dun Grenelle lillusion quelle peut tenir tête aux lois de léconomie, mais dinventer un nouveau modèle de progrès collectif. Le développement durable ne serait quun gadget sil navait pas vocation à devenir le nouveau principe de mise en cohérence de laction collective.
La rhétorique habituelle des « trois piliers » du développement durable (léconomie, le social et lenvironnement) est peu satisfaisante : elle oriente vers lidée de compromis entre les trois termes, alors que tout lenjeu est de les intégrer dans une nouvelle approche du développement. Limage de trois piliers dont léquilibre doit être maintenu ne tient pas tant sont dissemblables les enjeux et contraintes propres à chacun des domaines considérés. Il ne sagit pas tant déquilibrer trois types de préoccupations que de les intégrer dans un projet cohérent de développement à long terme. Quelle est la bonne manière darticuler ces termes ? Osons une formule simple : les contraintes sont principalement écologiques, les finalités sont sociales et léconomie constitue la cadre de mise en cohérence hors duquel il est impossible dagir.
Lintégration de léconomie et de lécologie ne pourra se contenter de compromis plus ou moins boiteux entre la logique prédatrice et productiviste qui régit le processus dindustrialisation depuis deux siècles et, dautre part, des impératifs écologiques qui lui seraient opposés de manière purement défensive. Tout lenjeu est de produire du bien-être autrement, dune manière qui respecte lenvironnement. Pour cela, il nest dautre solution que de rapprocher nos écosystèmes industriels du fonctionnement équilibré et quasi cyclique des écosystèmes naturels. Pour devenir durable, léconomie doit devenir une « éco-économie » qui sincorpore au fonctionnement de lécosystème en imitant les mécanismes qui assurent la résilience du vivant.
Économie symbiotique
La fin de lénergie à bon marché (1) et du « tout jetable » impose de repenser les fondements de léconomie, bien au-delà de la problématique habituelle de la régulation du capitalisme. Les limites avérées de notre pouvoir sur la nature imposent de considérer le système économique comme un sous-système de lécosystème humain. Il en résulte notamment que le paradigme daccumulation matérielle qui sous-tend notre conception actuelle de la croissance économique doit être abandonné au profit dun paradigme symbiotique. En effet, comme lobserve Lester Brown, « dans la nature, les flux linéaires à sens unique ne survivent pas. Ils ne peuvent donc survivre longtemps non plus dans léconomie humaine, puisquelle fait partie de lécosystème de la terre » (2). Léconomie durable, si nous parvenons à linventer, sera une économie « symbiotique » dont le fonctionnement sinspirera des mécanismes qui expliquent lefficacité et lextraordinaire résilience du vivant.
Dans la nature, les espèces vivent en symbiose les unes avec les autres et avec leur environnement. Elles utilisent des ressources renouvelables et contribuent à les renouveler par leur activité et leur métabolisme. Les déchets sont recyclés et réutilisés dans des boucles courtes, principalement sous forme de nourriture pour dautres espèces (y compris les transformations chimiques opérées par les micro-organismes). Rien ne se perd. Il ny a pas daccumulation matérielle, ni de ressources, ni de déchets. Lincroyable complexité des systèmes naturels est le résultat de longs tâtonnements étalés sur des millions dannées, jalonnés dinnombrables échecs. Ce que la nature a inventé sous leffet de la sélection naturelle, lhomme doit chercher à linventer en peu dannées par sa seule intelligence. Pour être plus concret, une économie symbiotique devrait sefforcer de :
minimiser les perturbations causées à lenvironnement ;
utiliser dans toute la mesure du possible des ressources renouvelables ;
recycler les déchets dans des boucles courtes ;
et enfin rechercher de nouvelles manières de répondre aux besoins en développant des interactions plus complexes entre producteurs et consommateurs.
Ces exigences opposent presque point par point léconomie symbiotique à léconomie industrielle et « minière », qui exploite des ressources naturelles sans se préoccuper de les renouveler et qui répond aux besoins en transformant les ressources rares en marchandises jetables. Ce nest pas une vue de lesprit : plusieurs concepts et modèles économiques développés ces dernières années dans la perspective du développement durable peuvent sinterpréter comme des mises en uvre au moins partielles du paradigme symbiotique : le recyclage des déchets, lécoconception des produits (conception des produits visant à augmenter leur durée de vie, faciliter leur réparation et le recyclage de leurs composants et à réduire limpact de leur fabrication et de leur utilisation sur lenvironnement), lécologie industrielle ou « économie circulaire », et enfin l« économie de fonctionnalités », dont lune des concrétisations les plus visibles est le développement des services de location de véhicules (tel le Vélib parisien).
Biens collectifs
Mais les modèles que lon vient dévoquer ne sont pas seulement des modèles techniques. Ils supposent de nouvelles formes dorganisation, de coopération et de mutualisation des biens. Et ces changements niront pas sans bouleversements dans les modes de consommation et, en fin de compte, dans le fonctionnement de la société. Le capitalisme est fondé sur la consommation de marchandise et sur lappropriation privée de la richesse sociale. Pour la plupart dentre nous, être riche veut dabord dire accumuler beaucoup dobjets matériels (maisons, voitures, ordinateurs, téléphones...). Or, le développement durable va mettre au centre du jeu économique des biens et des valeurs qui nont pas vocation à être appropriés par les individus, à commencer par les biens fournis par la nature comme le climat, lair, leau et les êtres vivants. Largement ignorée par la plupart des analyses, cette évolution est susceptible de modifier profondément la logique du système capitaliste. Assez curieusement, peu de gens font le lien entre limportance prise par les biens collectifs environnementaux et cet autre aspect du déclin de la marchandise quest la crise de la propriété intellectuelle et artistique. Or, dans la perspective dun développement davantage orienté vers limmatériel, il est pertinent de rapprocher ces deux questions. Dans les deux cas, on peut penser que la défense de la propriété individuelle ne fournit pas la solution. Lune des clefs du développement durable est le développement dune mentalité de copropriétaires responsables.
Où trouver la motivation pour changer ? Le développement durable, cest à la fois plus dÉtat, plus de coopération internationale, plus de participation et dinitiatives décentralisées. Il sagit de créer à tous les niveaux de nouvelles capacités daction collective. Est-ce vraiment possible ? Les gens sont-ils capables dentendre le langage de la vérité ? Ne risque-t-on pas de les plonger dans le fatalisme et le désespoir ? Comment échapper au sentiment que lhumanité a son avenir derrière elle ? Je pense au contraire que la vérité est toujours porteuse de sens, parce quelle donne un cadre solide pour agir. Quand on sait contre quoi il faut lutter, on refuse rarement le combat. Il ne faut pas sous-estimer la capacité des hommes à trouver par eux-mêmes un sens à la nécessité ; ils ont toujours su faire cela, et il ny a pas de raison que nos contemporains nen soient pas capables.
Cest une leçon des guerres : dès lors que le combat apparaît sensé, le consentement à combattre et la joie de vivre sont donnés par surcroît. Encore faut-il montrer une issue, tracer une perspective. Promettre « de la sueur, du sang et des larmes » na de sens que si lon sait la victoire possible et désirable. Si le développement durable nest pas un conte de fées, rien ninterdit dy voir une utopie sociale à construire, une utopie du « style de vie ». Les champs à explorer pour inventer une vie meilleure sont immenses. Tout reste à faire, ou presque, que ce soit dans lordre de la connaissance scientifique ou dans celui du vivre ensemble. Prendre conscience de cela est une grande force.
Mais lidée de style évoque avant tout la beauté. Pour lhomme, la beauté est toujours à portée de main, cest son affaire, sa responsabilité de la créer. Vivre sous le signe dune nécessité plus pesante nexclut pas la beauté. Les deux sont même plus liées quon le pense généralement. Les hommes ont toujours su transcender la nécessité pour rejoindre la beauté du monde. À toutes les époques, sous toutes les latitudes, on la rencontre dans les objets les plus quotidiens, les bâtiments, les symboles liés aux grandes énigmes du sexe, de la violence et de la mort. Partout où lhomme affronte sa condition, la beauté peut surgir.
Le défi pour un être humain est toujours le même : consentir à la vie telle quelle est, lapprivoiser et apprendre à laimer, à la voir sous un jour positif. Toute situation inédite appelle un imaginaire nouveau, une nouvelle idée de la beauté à conquérir. « Style de vie » pourrait signifier beauté en acte. Non pas la beauté des seules uvres dart, mais une beauté qui irriguerait toute la vie sociale, lorganisation de lespace, les paysages, les conversations, les repas pris en commun, les fêtes et lensemble des relations humaines. Qui dira quil ny a pas là des voies de bonheur à ouvrir ? Le développement durable ouvre de nouveaux champs à la beauté : moins obsédés par la quantité, nous accorderons plus dattention à la qualité (de lenvironnement, de lhabitat, du vivre ensemble...). Utopie, certes, mais utopie nécessaire, parce quil faudra bien inventer une société où les hommes pourraient aimer vivre après avoir douloureusement mesuré les limites de leur pouvoir sur les choses.
(*) Auteur du livre « Le capitalisme est-il durable ? », Carnets Nord, 2008. Cet article reprend lessentiel de lintervention de Bernard Perret à la Semaine sociale du MOC 2008.
1 Il est possible de démontrer quaucune des solutions envisagées à la crise de lénergie, y compris le nucléaire, nest susceptible déviter une pénurie relative et une hausse importante des prix, sans même parler dautres limitations relatives à lartificialisation de lespace, au déclin de la biodiversité, etc.
2 Lester Brown, « Léco économie », Éd du Seuil, 2003, p. 206.
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