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Rarement un président du Mouvement ouvrier chrétien aura eu autant d’influence. Homme de réseau, homme de pouvoir, mais aussi, et c’est important, militant chrétien engagé sur le terrain social, André Oleffe (1914-1975) est resté le président (bénévole) du MOC pendant 23 ans, de 1950 à 1973. Ce véritable record de longévité s’explique autant par l’aura, le rayonnement et les qualités intrinsèques du personnage que par le contexte historique de sa présidence.
Inscrite dans les Trente Glorieuses, la présidence dAndré Oleffe au MOC est marquée par une relative stabilité tout en étant annonciatrice de profonds changements institutionnels ou autres. Plus de 30 ans après la mort de celui qui fut surtout un grand commis de lÉtat, un infatigable travailleur et un visionnaire, une biographie historique tombe à point nommé, le temps ayant fait, en partie, son uvre (1). Quelques chapitres de laction dOleffe susceptibles dapporter un regard intéressant sur des questions actuelles comme lavenir de la concertation sociale, la régulation de la crise économique et financière, lénergie vont être abordés. Mais auparavant, les grandes lignes et étapes de son parcours doivent être dessinées pour bien saisir cette personnalité dans sa globalité.
Un bâtisseur
Fort dun curriculum vitae impressionnant et de qualités personnelles exceptionnelles, une carrière politique de longue durée lui tend les bras. Ceci étant, malgré un charisme, une intelligence subtile et une maîtrise des dossiers les plus épineux largement reconnus, André Oleffe fut un homme dÉtat plus quun homme de parti. Lorsquil fait son entrée comme ministre des Affaires économiques au sein du gouvernement Tindemans en avril 1974, il nest pas parlementaire. Ce qui ne lempêche pas dexercer une influence notable au sein du PSC, un parti auquel il est resté fidèle malgré la vague régionaliste et fédéraliste. Il va aider Léo Tindemans à mettre sur pied un gouvernement avec les libéraux sans essuyer un tir de barrage du MOC.
Sur le plan politique, Oleffe apparaît à tout le moins comme un personnage en marge. Il navigue dhabitude en eau profonde pour ne faire surface et des bulles quà de rares occasions, écrit La Libre Belgique, le 28 mars 1975. Cette appréciation livrée par le journal bruxellois résume bien la carrière dAndré Oleffe. Il préfère les coulisses à la lumière des projecteurs pour imposer ou plutôt influencer les grandes lignes du scénario. Sil a accompli lessentiel de son parcours professionnel à la Commission bancaire (2) où il va occuper le siège de directeur, de directeur général, puis plus brièvement de président, pendant près de 30 ans, ses terrains dengagement du plan local au niveau national sont multiples.
Difficile dimaginer de nos jours le président du MOC qui exerce, en même temps, de hautes fonctions dans un organisme certes indépendant, mais qui est au cur du système économique et financier belge. À lépoque dOleffe, cette double casquette ne coule pas nécessairement de source. Elle aurait sans doute été difficilement conciliable et acceptable par les milieux intéressés dans le chef dune autre personne. Brillant analyste financier, négociateur hors pair, ouvert au dialogue, mais ferme sur les principes, Oleffe est un pragmatique passionné qui rend de précieux services à un État encore unitaire. Des qualités qui vont sexprimer pleinement par exemple dans la gestion du contentieux belgo-congolais au début des années 1960 soulignant au passage son engagement personnel en faveur dun développement du monde plus équilibré. Son engagement de 1967 à 1974 dans le dossier de la sidérurgie en endossant la fonction de président du Comité de concertation de la sidérurgie fait date avant la crise majeure que va connaître ce secteur. On peut encore relever son rôle au sein du Comité de contrôle du gaz et de lélectricité (lancêtre du CREG) (3) quil prolonge par des décisions importantes prises en tant que ministre à la fin de sa vie. Cet engagement dans la recherche de solutions opérationnelles au service de lintérêt général trouvait sa source dans un idéal qui est le fruit dune conversion.
Un chrétien converti
André Oleffe est devenu un militant chrétien engagé sur le terrain social à la suite dune conversion qui doit beaucoup à son épouse, Simone François, une militante jociste de Court-Saint-Etienne. Cette foi entretenue au sein du foyer familial se renforce par une complicité avec Joseph Cardijn et une militance de terrain qui va sexprimer notamment au travers des Équipes populaires à Ottignies. Un parcours qui peut sembler classique pour un jeune issu du monde populaire sauf si lon sait quAndré Oleffe a accompli ses études à lULB au sein de lécole de commerce Solvay et quil a été formé au libre examen. Non sans avoir occupé un rôle central au sein de lestablishment catholique, il garde une certaine indépendance desprit et daction, ce qui lui permet de franchir les frontières souvent hermétiques quimposent les piliers dans la Belgique de son temps et de proposer des solutions originales comme dans le cadre du dossier louvaniste. En mettant son expérience et ses compétences au service de lÉglise dans ce délicat dossier, il commence un chapitre qui lui tient à cur jusquà sa mort. Par son action au plan financier et politique, il donne limpulsion décisive à la création et aux premiers développements dune université catholique francophone au départ dune ville, Louvain-la-Neuve, à construire de A à Z. Devenu le premier président laïc du conseil dadministration de la nouvelle université en 1970 sans avoir été étudiant en son sein, Oleffe relevait à la fois un pari considéré comme immense à lépoque, mais qui a montré depuis toute sa pertinence. Cette université, Oleffe la voulait aussi pour les travailleurs au nom dune nécessaire démocratisation de lenseignement quil défendait depuis les années 1950 lors de la guerre scolaire. Sans avoir été la cheville ouvrière de la création de la FOPES (Faculté ouverte de politique économique et sociale) en 1973, il la soutenue de tout son poids conscient de lenjeu quelle représentait pour le mouvement ouvrier chrétien.
André Oleffe, conseiller dAuguste Cool, président de la CSC, portera la « bonne parole » du MOC dans les hautes sphères gouvernementales à limage de la réforme fiscale quil va défendre au début des années 1960, de la nécessité de relancer léconomie wallonne en déclin ou encore la démocratisation de léconomie. Mais en même temps, il met un talent pédagogique indéniable au service dune compréhension par tous des grands enjeux de son temps et dun projet humaniste chrétien inspiré clairement par le personnalisme.
Personnage tourné vers laction concrète, il sest parfois trompé, voire fourvoyé. Unitariste convaincu, il na pas pris ou voulu prendre la mesure du régionalisme en pleine ascension à partir des années 1960. Les solutions quil propose pour relancer la Wallonie au départ des provinces nont pas abouti. De même, il na jamais caché sans vouloir ou pouvoir le freiner son opposition au pluralisme à lintérieur du MOC, convaincu quil fallait changer le PSC de lintérieur au travers de la démocratie chrétienne plutôt que de lextérieur par la création ou le soutien à de nouveaux partis.
Réguler les marchés
Ce chapitre de son action nous ramène à lactualité et en quelque sorte à son héritage (4). La mémoire collective autour de son nom et de son action sest vite effacée après sa mort, comme souvent dans des institutions comme le MOC où les individus passent et les structures perdurent.
Oleffe a une foi presque inébranlable dans la pratique de la concertation avec les acteurs économiques et sociaux. Mais il sait également se montrer un véritable fonceur quand cest nécessaire pour dépasser les situations de blocage et imposer les réformes quil juge nécessaires. Il est sans conteste lun des plus ardents défenseurs de la concertation comme système de prise de décision. Il le fait dans le souci de marier le capital et le travail dans une économie mixte qui a ses faveurs au travers dune harmonie entre progressisme et anti-étatisme. Pour le dire autrement, Oleffe est plutôt un libéral sur le plan de la conduite de léconomie, mais en même temps, il prône une régulation publique du marché. Il défend bec et ongles le système de concertation à la belge mis à rude épreuve par linflation en 1974 et le maintien de lindex dans cette crise structurelle qui commence. Il le fait en proposant des outils nouveaux comme le contrat programme pour le secteur pétrolier et un nouveau comité de contrôle dans ce secteur pour gérer le problème des prix. Il prend des mesures pour préserver lénergie et lutter contre le gaspillage annonciatrices des temps futurs. Il appuie malgré le scepticisme de ses collègues ministres les premières expériences dautogestion à Ère dans le tournaisis (5).
Cette question va loccuper durant la majeure partie de sa carrière à la Commission bancaire. Elle se prolonge par son appui à la démocratisation de léconomie et la réforme de lentreprise défendue par le MOC depuis le milieu des années 1960. En matière de contrôle et de régulation des marchés financiers, Oleffe défend des solutions pragmatiques responsabilisant les acteurs tout en se montrant attentif à léthique et au respect de linformation de lactionnaire. Opposé à un interventionnisme de lÉtat dans le secteur financier et bancaire, il va signer en janvier 1953 comme président de la Commission bancaire un protocole daccord sur lautonomie bancaire qui fera longtemps office de référence. Entré au sein dune Commission bancaire encore en pleine structuration après la guerre, il va faire preuve avec ses collègues dune grande inventivité pour instaurer un système de contrôle et de régulation des marchés financiers à la fois souple et efficace. De par linterconnaissance approfondie qui règne entre les acteurs émanant des pouvoirs publics et des milieux financiers, les solutions qui sont élaborées pour garantir les épargnants par exemple semblent fonctionner avec efficacité, car les règles sont acceptées par les principaux intéressés. Il est vrai que la financiarisation de léconomie largement répandue aujourdhui nen est encore quà ses prémices. Ceci étant, il est remarquable de constater combien des principes qui doivent guider le fonctionnement des marchés comme léthique et la transparence de linformation sont globalement suivis malgré larrivée des premières OPA en Belgique comme celle de la SOFINA en 1964. Les balises qui vont être posées auront le mérite davoir un caractère opérationnel et concret. Oleffe naimait-il pas répéter à ses amis travailleurs : « Soyez des messies dans le concret et non dans la théorie ».
1 André Oleffe, un homme dinfluence, Le Cri, 2008, 549 p. Voir ci-contre.
2 Aujourdhui, il sagit de la Commission bancaire, financière et des assurances (CBFA) dont il a été souvent question depuis le déclenchement de la crise des subprime.
3 La Commission de régulation de lélectricité et du gaz a été instituée en 1999.
4 Il faut toutefois rappeler que lhistorien se garde bien dapporter des recettes pour expliquer le présent ou le futur en référence au passé. Sil dégage des continuités, des ruptures et des analogies, cest pour mettre en perspective des problèmes et des positionnements sur le long terme en montrant comment les hommes et les femmes dun autre temps ont tenté dy apporter des réponses.
5 Une fondation André Oleffe créée en 1980, quelques années après sa mort, va soutenir plus systématique ce genre dinitiatives quOleffe soutenait surtout pour des raisons sociales et moins en terme dalternative économique.
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