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C’est vraisemblablement l’une des mesures les plus marquantes — et sans doute aussi l’une des plus attendues — de la précédente législature en matière d’enseignement obligatoire. Voté in extremis, lors de la dernière séance plénière du parlement de la Communauté française, le décret « organisant un encadrement différencié au sein des établissements scolaires de la Communauté française afin d’assurer à chaque élève des chances égales d’émancipation sociale dans un environnement pédagogique de qualité » concrétise l’une des pistes d’action avancées dans le cadre de la neuvième priorité du Contrat pour l’École : « Non aux écoles ghettos ».
Le décret « encadrement différencié » répond au principe de lier directement le niveau dencadrement pédagogique des établissements scolaires à lorigine socio-économique de chaque élève accueilli au sein de ceux-ci (1). Ainsi, le gouvernement PS-cdH manifestait sa volonté de structurer et de renforcer une politique dattribution différenciée des ressources scolaires principalement comprises en termes de personnel au profit des écoles accueillant des publics scolaires issus de milieux populaires, et ce, dans le respect de larticle 6 du décret « Missions » consistant à « assurer à tous les élèves des chances égales démancipation sociale ». Sur le principe, ce décret sur lencadrement différencié sinscrit donc assez clairement dans une logique de politique compensatoire consistant à affecter prioritairement les moyens en fonction des besoins, ou, dit plus simplement, à « donner plus à ceux qui ont moins ». Nouvelle approche de la problématique de légalité scolaire ? Pas vraiment. Car cette idée de rompre avec le principe dégalité de traitement (« un enfant égal un enfant ») nest pas nouvelle. Rappelons dabord que les ressources scolaires (subventions et encadrement) sont depuis longtemps affectées différemment entre niveaux, filières et types denseignement. Ainsi, les subventions sont sensiblement plus élevées dans lenseignement secondaire que dans lenseignement fondamental. Lencadrement est également plus important dans lenseignement spécialisé que dans lenseignement ordinaire. Il en va de même par exemple pour lenseignement professionnel par rapport à lenseignement général.
Toutefois, en Communauté française, cest dès la fin des années 1980 et dans la foulée dinitiatives adoptées aux États-Unis, au Royaume-Uni et en France que sest peu à peu imposée la nécessité dadopter des politiques spécifiques daffectation différenciée des ressources scolaires au profit des populations délèves les moins favorisées. Ce tournant sinscrit en quelque sorte dans le cadre dune mutation de la conception de légalité scolaire, reposant sur la prise de conscience des limites du principe de légalité des chances.
Sil ne peut en effet être question denseignement démocratique sans égalité daccès (lécole gratuite et obligatoire) et sans égalité de traitement (la même école pour tous), ces deux principes ne suffisent pour autant pas à assurer une réelle promotion scolaire de tous les élèves, et principalement des élèves issus des milieux défavorisés. Car, de fait, en arrivant à lécole, un enfant nest pas égal à un autre enfant, en raison notamment du milieu socio-économique et culturel dont il est issu et qui peut peser lourdement sur son parcours scolaire et ses chances de réussite. Cest ainsi que lon en est arrivé, à la suite des travaux sociologiques de Pierre Bourdieu sur la reproduction scolaire, à parler didéologie de légalité des chances. Car en faisant limpasse sur les déterminants sociaux de la réussite scolaire, les dispositifs dégalisation des chances participent à la constitution dune école méritocratique qui, sous la bannière dune égalité toute formelle, laisse les inégalités réelles de départ se perpétuer, voire se renforcer. Dès lors, « rendre possible la promotion scolaire des élèves issus de milieux défavorisés nest pas suffisant ; progressivement va sinstaller lidée que le rôle de lécole est de rendre effective cette promotion. (
) En quelque sorte, le principe déquité simpose comme réponse aux impasses de légalité de traitement : pour faire face à des situations de départ inégales, il est considéré comme juste de distribuer les ressources de manière inégale » (2).
Des ZEP aux D+
Cest dans cette perspective de promotion scolaire effective des élèves issus des milieux populaires quune série de mesures ciblées et compensatoires vont voir le jour, et dont le décret sur l« encadrement différencié » constitue le dernier épisode en date. Sera ainsi menée en 1989 lexpérience des zones déducation prioritaires (ZEP), remplacées en 1998 par le dispositif des discriminations positives (3). Cest en ce sens également quun premier mécanisme de financement différencié sera institué en 2004 (4). Le décret sur l« encadrement différencié » vise précisément à remplacer le dispositif des discriminations positives (D+) jugé peu efficace et générateur deffets pervers.
Parmi les critiques les plus souvent entendues : la faiblesse des moyens dégagés (notamment en termes dencadrement pédagogique) en regard des enjeux à rencontrer et le nombre relativement limité décoles et délèves bénéficiaires (12,5 % dans le fondamental et 13,5 % dans le secondaire). En outre, le mécanisme de la D+ entraîne deux difficultés majeures. Dune part, il induit un effet de seuil : soit les écoles font partie de la liste des bénéficiaires de la D+, soit elles nen font pas partie. Dans cette logique, les établissements se situant à la marge et qui sont souvent confrontés aux mêmes difficultés que les établissements classés en D+ ne bénéficient daucune aide complémentaire alors quils pourraient légitimement y prétendre. Dautre part, le fait pour une école dêtre labellisée « école en discrimination positive » peut jouer rapidement en sa défaveur tant létiquette, stigmatisante, fait fonction de repoussoir pour nombre de jeunes et de leurs familles. Le nouveau décret relatif à l« encadrement différencié » qui doit rentrer progressivement en vigueur dès la rentrée 2009 a précisément pour ambition de pallier les déficiences de la D+ et daccroître sensiblement son efficacité en termes de promotion scolaire des jeunes issus des milieux populaires.
De quoi sagit-il ? Sur le plan des principes, le nouveau dispositif ne diffère pas fondamentalement du dispositif des discriminations positives : il sagit toujours, dans le cadre dune politique de type compensatoire, daffecter plus de ressources aux écoles accueillant un public « élèves » socioéconomiquement défavorisé dans lobjectif explicite « dassurer à chaque élève des chances égales démancipation sociale dans un environnement pédagogique de qualité ». Toutefois, les ambitions et les moyens sont désormais très nettement revus à la hausse.
Les moyens dabord : comme aimait le rappeler à lépoque le cabinet du ministre Dupont, les moyens nouveaux apportés par lencadrement différencié constituent « lun des plus importants et des plus ambitieux refinancements du système éducatif de la Communauté française et de ses écoles depuis ces 20 dernières années. » En effet, dès la rentrée scolaire 2009, ce sont 37,5 millions deuros (15 millions deuros sajoutant aux 22 millions deuros initialement consacrés à la D+) qui seront consacrés au nouveau dispositif. Ce montant sélèvera dès la rentrée 2010 et pour les années suivantes à 62,5 millions deuros. Cest donc trois fois plus de moyens publics complémentaires qui seront à lavenir injectés dans le mécanisme dencadrement différencié.
Le nombre décoles et délèves bénéficiaires de cette manne va également croître : cest 25 % des écoles en Communauté française (environ 1 000 établissements), du maternel au secondaire, accueillant en moyenne 200 000 élèves qui vont désormais recevoir des moyens supplémentaires. Comparativement au régime de la D+, cest deux fois plus décoles et délèves bénéficiaires (voir tableau 1).
Tous les 5 ans, une étude interuniversitaire classera toutes les implantations scolaires en CF des plus défavorisées au plus favorisées. Ce classement se fera sur la base de lindice socioéconomique moyen de la population scolaire de chaque école (5). Cest bien entendu le quartile des écoles présentant lindice le plus faible qui est concerné par le décret. Mais la différenciation de lencadrement porte également sur ces 25 % décoles bénéficiaires qui seront elles-mêmes réparties en cinq « classes socioéconomiques » graduellement distinctes et qui se verront attribuer des moyens complémentaires correspondants à leur classe socioéconomique dappartenance (voir tableau 2, page suivante).
Ces moyens complémentaires seront objectivement octroyés aux écoles, en fonction de leur classification, pour une période de cinq années renouvelable (un système de phasing out sur deux ans étant prévu pour les établissements qui, de par lévolution éventuelle de leur indice socioéconomique, quitteraient le quota des 25 % détablissements ciblés).
Quant aux moyens, 80 % de ceux-ci seront consacrés à de lencadrement (enseignants et personnel éducatif), les 20 % restants étant consacrés à des budgets de fonctionnement complémentaires, le tout étant réparti pour moitié entre lenseignement fondamental et lenseignement secondaire. Cet encadrement supplémentaire peut concerner des enseignants comme tels, mais également des professeurs de remédiation, des professeurs de français langue étrangère, des éducateurs, des assistants sociaux ou encore des puéricultrices
Quant aux subventions complémentaires, celles-ci ont pour fonction de financer des projets susceptibles bien évidemment daccroître la qualité de lenvironnement pédagogique des écoles concernées : organisation détudes dirigées, acquisition doutils pédagogiques, projets de collaboration avec lassociatif local
Actions complémentaires
Quoi quil en soit, dans tous les cas, lensemble de ces moyens doit avoir pour objectif de promouvoir des « actions pédagogiques complémentaires » visant, selon le décret à :
renforcer la maîtrise des apprentissages de base, et de la langue française en particulier, par tous les élèves ;
lutter contre léchec, le redoublement et le retard scolaires ;
favoriser la détection rapide des difficultés scolaires, lorganisation de la remédiation immédiate et la mise en uvre de pédagogies différenciées ;
prévenir le décrochage scolaire et, ce faisant, les éventuels phénomènes dincivilités et de violence.
Précisons que le décret entend également encourager les collaborations et partenariats entre établissements, en permettant notamment les mises en commun de tout ou partie des moyens complémentaires par plusieurs implantations bénéficiaires, ainsi quavec le tissu associatif local.
Le législateur a en outre volontairement laissé une grande autonomie aux écoles concernées dans lutilisation des moyens complémentaires, jugeant à bon escient que les équipes pédagogiques sont le plus à même didentifier la nature des difficultés de leur public « élèves » et les moyens à mettre en uvre pour les rencontrer le plus efficacement possible. Aussi est-il demandé à chaque équipe pédagogique, en concertation avec le conseil de participation et les organes de démocratie sociale, de définir pour une durée de cinq ans un « projet général daction dencadrement différencié (PGAED) » précisant les objectifs poursuivis et lensemble des actions concrètes qui, en phase avec le contexte spécifique de chaque établissement concerné, seront menées pour les atteindre. En contrepartie de cette autonomie daction, le décret entend renforcer de façon globale et au sein de chaque établissement bénéficiaire une réelle culture de lévaluation.
Ainsi, sur la base des résultats des évaluations internes et externes menées au sein de chaque établissement et dindicateurs objectifs (taux de réussite et déchecs, redoublements et retards, réorientations
) ainsi que des rapports dévaluation produits par le Service général de linspection, chaque stratégie mise en place par les différents établissements dans le cadre de lencadrement différencié sera évaluée et, si besoin est, réajustée. Par ailleurs, la commission de pilotage du système éducatif (qui regroupe les partenaires de lécole) est chargée dévaluer en continu lefficacité du processus mis en place.
Plus de cohérence
Voilà donc, tracées à grands traits, les lignes de force du nouveau dispositif. Sur papier, celui-ci semble effectivement gagner en cohérence et en pertinence, par rapport à lancien dispositif de la D+ : la fixation dobjectifs généraux en termes déquité et defficacité scolaire, la suppression de leffet de seuil, limportance et la nature des moyens dégagés, lalliance entre lautonomie locale de gestion des ressources nouvelles et lévaluation systématique de lefficacité du dispositif, de même que les possibilités offertes de collaborations entre écoles et avec le monde associatif sont autant déléments positifs du décret qui sont potentiellement porteurs davancées concrètes en termes de promotion scolaire et sociale des élèves les moins favorisés.
Restent toutefois quelques interrogations. Lune dentre elles porte évidemment sur les possibilités de financement dune telle mesure. Pour le dire rapidement, les caisses de la Communauté française sont (durablement) vides et la mesure coûte (très) cher. La nouvelle coalition PS-cdH-Ecolo sest pourtant formellement engagée dans sa déclaration de politique communautaire à mettre en place le dispositif dencadrement différencié tel que défini par le décret, voire à le renforcer par la suite. Il semble donc a priori assez improbable que le nouveau gouvernement ne tienne pas parole sur ce point, dautant que les attentes du « terrain » sont grandes. Vu létat des finances, des choix prioritaires dinvestissements devront être faits. Et si lencadrement différencié en est un, ce sera inévitablement aux dépens dautres priorités et elles sont nombreuses en la matière. Les arbitrages risquent donc dêtre douloureux tant les marges de manuvre sont réduites.
Dautres scénarios pourraient toutefois être privilégiés. Lun de ceux-ci consisterait à opter pour un principe de financement de type « Robin des Bois ». En soi, lidée na absolument rien dabsurde, même sil peut provoquer de nombreuses réticences. Plutôt que de miser sur lapport de moyens supplémentaires, il sagirait de rééquilibrer plus équitablement laffectation globale des ressources déjà existantes (subventions/dotations et encadrement) au profit des écoles les plus défavorisées. Des formules mixtes, alliant dun côté un apport compensatoire de ressources complémentaires et de lautre une redistribution plus équitable des moyens entre écoles, et ce, dans la poursuite dobjectifs définis par bassins scolaires, pourraient également être mises à létude. Outre une gestion plus parcimonieuse des coûts, ce type de scénario permettrait de solidariser et de co-responsabiliser les établissements dun même bassin dans la poursuite dobjectifs déquité et defficacité communément identifiés et partagés.
Par ailleurs, il serait également souhaitable denvisager dattribuer les ressources non plus en fonction de lindice socioéconomique moyen des écoles, mais en fonction de lindice socioéconomique (et éventuellement académique) propre à chaque élève. Cette formule aurait lavantage dinciter les écoles du haut de la hiérarchie scolaire à jouer davantage le jeu de la mixité sociale et scolaire dès lors que ce choix savèrerait pour elles directement « payant ». En létat en effet, lactuel décret sur lencadrement différencié permettra sans doute daccroître lefficacité et la qualité du travail pédagogique mené dans les établissements du bas de la hiérarchie scolaire. Mais il est assez illusoire dimaginer quil produira plus de mixité sociale au sein du système éducatif. Les écoles les mieux cotées sur le marché scolaire nont en effet, dès lors que leurs moyens restent inchangés, absolument rien à gagner à souvrir à des publics académiquement et socialement moins « rentables ».
Enfin, qui dit encadrement supplémentaire dit évidemment engagement denseignants ou de personnels éducatifs supplémentaires. Les projections évoquent à cet égard 926 postes à pourvoir (en plus des 485 enseignants supplémentaires déjà générés par les moyens de la D+). Or la pénurie est importante dans certaines fonctions, et elle lest dautant plus dans les écoles visées par lencadrement différencié qui sont le plus souvent évitées ou fuies par les enseignants. Les réponses qui seront apportées à la question de lattractivité des écoles en milieux populaires pour du personnel et des enseignants qualifiés détermineront donc à bien des égards lefficacité du nouveau dispositif.
1 Lefficacité et la faisabilité dune telle mesure ayant fait préalablement lobjet dune étude interuniversitaire.
2 V. Dupriez & M. Verhoeven, « Du droit à léducation à légalité des résultats. Les avatars de la démocratisation scolaire », in « Un enseignement démocratique de masse. Une réalité qui reste à inventer ». Presses universitaires de Louvain et GIRSEF. p.23.
3 Décret du 30 juin 1998 visant à assurer à tous les élèves des chances égales démancipation sociale, notamment par la mise en uvre de discriminations positives.
4 Décret du 28 avril 2004 relatif à la différenciation du financement des établissements denseignement fondamental et secondaire.
5 Il est attribué à chaque élève lindice socio-économique moyen de son quartier, défini selon des variables objectives (niveau de revenu par habitant, niveau de diplôme, taux de chômage, activités professionnelles et confort des logements) et il est calculé pour chaque implantation la moyenne des indices attribués aux élèves qui y sont inscrits.
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