|
La nécessité d’une politique publique d’accueil des primo-arrivants est une idée relativement neuve. Ce n’est en effet que depuis 2000 que l’idée fait son chemin dans un certain nombre de pays européens. La Belgique participe au mouvement, mais — faut-il encore s’en étonner ? — de manière peu concertée entre ses trois Régions et à des rythmes très variés. Si la Flandre se distingue par une véritable offre structurée, les Régions wallonne et bruxelloise se dispersent.
Sy retrouver dans limbroglio institutionnel bruxellois nest déjà pas facile pour les Bruxellois, mais imaginez un étranger qui vient sinstaller dans une ville de la taille de Bruxelles, qui nen maîtrise pas la langue, ignore tout des us et coutumes, traîne parfois un passé dexilé difficile et ne possède aucun contrat de travail, et vous devinerez sans peine la difficulté dans laquelle le nouvel arrivant se retrouve. Cest quà Bruxelles, on est passé maître dans lart de compliquer les choses. Selon que le primo-arrivant (1) sadresse à telle ou telle commune, au volet néerlandophone ou francophone, son accueil et son parcours seront radicalement différents. Tout juste peut-il se fier au bouche-à-oreille
Loffre tant en termes de quantité que de qualité ne manque pourtant pas : on compte sur le territoire de la Région bruxelloise plus de 85 opérateurs en matière daccueil, mais totalement dépourvus de coordination et de cohérence dans leurs options. Or laccueil des primo-arrivants dans notre capitale est loin dêtre un enjeu mineur. Bruxelles a accueilli quelque 40 000 primo-arrivants sur son territoire en 2007 et absorbe 37 % de lensemble des nouveaux arrivés en Belgique (contre 40 % pour la Flandre et 23 % pour la Wallonie), alors que sa population ne dépasse pas le dixième de la population belge. « Environ la moitié de ces 40 000 personnes appartient à limmigration populaire, quelle soit extra-européenne (marocaine, turque, congolaise, russe
) ou issue des nouveaux pays de lUnion européenne », explique Henri Goldman qui a, jusquil y a peu, travaillé sur cette problématique comme coordinateur de lObservatoire des migrations auprès du Centre pour légalité des chances (2). « Chaque année, limmigration populaire apporte donc à la population bruxelloise léquivalent de la population de Saint-Josse ou de Ganshoren. Et ce, dans un contexte où le travail déclaré est une denrée rare et ne suffit plus à intégrer les nouveaux migrants comme ce fut le cas jusquen 1974, quand il fut mis fin à limmigration du travail. Cest dire à quel point il est important, pour préparer une cohabitation harmonieuse entre anciens et nouveaux Bruxellois, que des politiques publiques prennent le relais. »
Le cas bruxellois
Laccueil et lintégration des immigrés sont une matière communautaire, dévolue à Bruxelles à la Commission communautaire française (Cocof). Pour le côté néerlandophone, il sagit de la Communauté flamande. Une parcelle de compétence est également dévolue à la Commission communautaire commune (Cocom), mais même les ministres en charge de celle-ci, Évelyne Huytebroeck (Écolo) et Pascal Smet (SP.A), semblaient lignorer jusquà ce que le Centre pour légalité des chances vienne les solliciter...
On trouve donc à Bruxelles deux politiques différentes et aucun lieu de rencontre officiel entre les différentes initiatives. « Du côté francophone, on a des actions diverses (apprentissage linguistique, accompagnement social et juridique, etc.) émanant principalement du secteur associatif (services sociaux, associations déducation permanente, associations de migrants, etc.) », explique Nathalie de Wergifosse, responsable du secteur Sensibilisation au Ciré et auteure dune étude sur le sujet (3). « Elles fonctionnent avec des moyens variés (subvention cohésion sociale de la Cocof, subvention éducation permanente de la Communauté française, appels à projets Fipi, Fondation Roi Baudouin, etc.). Il nexiste, en fait, pas de moyens structurels particuliers destinés aux primo-arrivants. La logique qui semble prévaloir au niveau des pouvoirs subsidiants est plus de lordre du soutien à un certain nombre dinitiatives que de la mise en uvre dune politique spécifique. La politique est, en quelque sorte, centrée sur les opérateurs et non pas sur le public. En outre, les subventions allouées ne couvrent généralement quune partie des frais générés par les actions développées, ce qui conduit à des montages financiers parfois complexes et peut compromettre la pérennité des projets et des dynamiques entamées. »
Côté néerlandophone, la situation est fort différente. On y a, en effet, clairement une action principale qui est destinée à un public défini. Elle est développée dans le cadre de la politique dinburgering (intégration civique) à Bruxelles par le bureau daccueil reconnu (BON vzw, cf. encadré page suivante) (4) qui reçoit une subvention annuelle de la Communauté flamande (3 millions deuros) afin de couvrir ses frais de fonctionnement et par le Centre dintégration Foyer. « Le contenu de la politique dinburgering à Bruxelles est directement lié à ce qui se pratique en Flandre : accompagnement individuel et suivi de lensemble du processus offert : cours de langue, module dorientation sociale et orientation professionnelle, poursuit Nathalie de Wergifosse. Sa mise en uvre, par contre, diffère sur un certain nombre daspects parmi lesquels le fait quà Bruxelles, le suivi du parcours nest absolument pas obligatoire et quil ny a pas de frais dinscription à payer. » Notons enfin, pour compléter ce panorama bruxellois, que certaines communes ont également pris des initiatives en matière daccueil des primo-arrivants via les moyens de la politique des grandes villes et dautres subventions communales, souvent sous forme de personnel détaché, mais ces communes restent minoritaires.
Politique spécifique
Quelle serait la pertinence dune politique spécifique des primo-arrivants (PA) ? « La question de laccueil des PA néchappe pas au débat qui existe généralement entre les tenants de services généralistes et ceux qui défendent, dans certains cas, la mise en place de services spécifiques, répond Nathalie de Wergifosse du Ciré. En effet, certains estiment que la particularité de ce type de public nest pas telle quelle nécessite obligatoirement un accompagnement distinct, les problèmes et difficultés étant souvent les mêmes que pour le restant du public. Dautres, par contre, soulignent combien larrivée dans un pays qui est parfois fort éloigné, dans tous les sens du terme, du pays dorigine peut être un moment difficile. Les codes et les règles peuvent se révéler fort différents de ceux qui ont été appris, les compétences acquises au pays ne sont pas toujours facilement transposables, la langue dans le pays daccueil nest pas nécessairement maîtrisée
Dans ce cadre, une mise en place spécifique à lintention des PA est vue comme la mise en place dun accueil de qualité à lintention de ces personnes » (5).
Cest loption défendue par le Ciré dont laccueil des primo-arrivants est lun des cinq axes dintervention. « Il ne sagit pas de nier la pertinence des dispositifs existants, ni lintérêt de mélanger les publics mais bien de défendre lidée dune période de transition et celle de premiers besoins spécifiques, explique Frédérique Mawet, directrice du Ciré. Il faut dépasser la logique, qui prévaut actuellement du côté francophone, du seul soutien à un certain nombre dinitiatives ou dactions au profit de la mise en place dune politique intégrée et multidimensionnelle. Nous défendons lidée de parcours, et non pas seulement la mise à disposition de services. Les personnes sengagent dans un processus multidimensionnel construit avec elles, en fonction de leurs besoins, de ce qui fait sens au vu de leur situation et de leur profil. »
Pour le Ciré, le dispositif devrait être accessible à toute personne arrivée en Belgique récemment maximum trois ans et à lexception des personnes désireuses dy résider seulement pendant un court séjour, le tout dans une dynamique régionale plutôt quau niveau « communautaire » ou au niveau communal. « Par rapport à une dynamique communautaire, le niveau régional offre une logique de cohérence, en particulier à légard dun public qui, pour partie au moins, nest ni francophone ni néerlandophone à la base et démontre la volonté de privilégier une politique densemble dépassant les clivages communautaires », peut-on ainsi lire dans le mémorandum du Ciré (6). « Le niveau régional garantit une logique déquité et daccessibilité en permettant à toute personne davoir accès au même dispositif indépendamment de sa commune de résidence. » Pour ce faire, le Ciré ne voit pas pourquoi il faudrait réinventer la poudre alors quon peut profiter de lexpérience dinburgering à la bruxelloise. « Le système dinburgering constitue la tentative la plus aboutie de mise en place dune politique daccueil sur le territoire bruxellois. Certains de ses axes nous apparaissent tout particulièrement pertinents : (I) avoir une personne de référence qui accueille et accompagne le primo-arrivant pendant lensemble de son parcours et qui sert de relais entre les différents intervenants ; (II) proposer un parcours multidimensionnel (linguistique/professionnel/citoyen) et intégré, le primo-arrivant étant invité à suivre lensemble du processus ; (III) privilégier autant que possible, dans le cadre de laccompagnement individuel et du volet citoyen, lusage de la langue de la personne ou dune langue quelle comprend et parle (afin de pouvoir aller plus loin dans la relation et la quantité ainsi que la précision des informations données). »
Enfin, le Ciré propose de mettre en place les dispositifs suivants : un accompagnement individuel tout au long du processus, le suivi dun cours de langue (français ou néerlandais), la participation à un module « orientation au sein de la société » (le Ciré travaille déjà à la réalisation dun cahier de matières, Vivre en Belgique, destiné à rassembler lensemble des informations nécessaires) et, enfin, une orientation professionnelle pour demandeurs demploi. « Tout cela bien sûr, précise Mme Mawet, dans un objectif déducation permanente et démancipation et non dans un esprit de contraintes et de conditionnalisation ». Le Centre pour légalité des chances va dans le même sens et plaide pour une politique bruxelloise daccueil des primo-arrivants qui soit organisée et coordonnée sur toute létendue du territoire de la Région de Bruxelles-Capitale (cohérence de loffre) et « qui rencontre les exigences de base de tout service public : continuité, accessibilité, égalité de traitement. »
Pour Henri Goldman, dans un scénario minimal, la Région devrait à tout le moins « disposer dun pouvoir de coordination important » : « celui-ci peut saccommoder de la multiplicité des opérateurs actuels. Mais la Région devra prendre en charge quatre missions quà ce jour, personne nassume :
1. réaliser un welcome pack à remettre à tout primo-arrivant au moment de son inscription dans lune des 19 communes bruxelloises, qui lui présente laccompagnement à sa disposition ;
2. rédiger le cahier des charges qui devra être respecté a minima par tous les opérateurs de laccueil en Région de Bruxelles-capitale ;
3. procéder à leur évaluation régulière ;
4. sassurer que cet accueil est effectivement organisé sur toute létendue du territoire selon les principes de base du service public et faire en sorte que loffre soit correctement complétée là où il est déficient.
Cette mission requiert la mise en place dune Agence bruxelloise pour laccueil des primo-arrivants, sous la forme dun para-régional léger, avec un comité daccompagnement rassemblant les principaux opérateurs de laccueil » (7). Quant au nombre maximum dannées de séjour sur le territoire, « ce nest pas le plus important actuellement et cela peut tout à fait se discuter après les élections
»
Rappelons également quen matière daccueil des PA, une proposition de décret du MR (« Schepmans-de Patoul »), créant un parcours dintégration individuel à lattention des primo-arrivants adultes, a été déposée en 2003 à lassemblée de la Cocof. Assemblée qui a jugé, selon Françoise Schepmans, la proposition « inutile sous le prétexte que la Communauté française par le biais de lasbl Lire et écrire remplissait déjà les missions décrites
»
Décret cohésion sociale
Pour Alexandre Ansay, coordinateur du Cracs, le Centre régional dappui à la politique de cohésion sociale (8), abrité au sein du CBAI, il est important dorganiser une politique structurée daccueil des PA en Région bruxelloise, pour autant « quelle soit non obligatoire, non payante et non conditionnalisée. Il faut également que cette politique se fasse à côté du décret cohésion sociale, et non à lintérieur, sinon il y a un risque de confusion entre les politiques à destination des enfants dimmigrés et les primo-arrivants » (9).
Pour rappel, le décret « cohésion sociale », qui date de 2004 (mis en uvre en 2006) et initié par la Cocof, brasse un large champ de mesures généralistes dont aucune ne sadresse spécifiquement aux primo-arrivants, même si leur accueil est un des objectifs du décret. On retrouve toutefois les PA dans les cinq priorités quinquennales qui lui ont été attribuées par la Cocof. Le décret sappuie sur des initiatives communales qui diffèrent dune commune à lautre. « Les primo-arrivants représentent plus de 12 % du public régulier des actions financées dans le cadre du décret, même si on doit prendre ce chiffre avec dinfinies précautions, précise Alexandre Ansay. Les deux tiers de ce public se concentrent dans les catégories daction accueil sociojuridique/permanences sociales (29 %), dans les cours dalphabétisation/FLE (15 %), dans les actions socioculturelles (12 %) et les animations citoyennes. Ces types dactions reprennent pour partie, à lexclusion de lorientation professionnelle, des dimensions mises en uvre par les pouvoirs publics flamands par le biais de linburgering. »
« Dans la perspective dune politique intégrée daccueil, il faut également que le parcours qui sera initié sarticule avec les initiatives associatives communautaires qui offrent une première solidarité aux migrants et il en existe beaucoup. Il est aussi important que les personnes qui vont travailler avec les primo-arrivants soient formées à la dimension interculturelle et que le cadre dapproche interculturel soit utilisé par les primo-arrivants eux-mêmes mais pas dans un cadre normatif. Enfin au niveau de laccompagnement psychosocial, il nous semble essentiel de ne pas considérer les gens comme des forces de travail. Certains arrivent dans des états psychiques très limites, il faut que ces personnes puisent déposer leurs paquets et se poser dans les structures daccueil des PA. »
Cocof, Cocom, Région ?
Reste aussi à trouver sous quelle forme une politique structurée daccueil des primo-arrivants, pourrait voir le jour. Elle pourrait se faire au niveau communautaire, cest-à-dire au niveau de la Cocof, scénario actuellement le plus probable. Elle pourrait également se réaliser au niveau de la Cocom, mais lhypothèse comprend, tout comme celle de la Cocof, des désavantages. Ou encore sous la forme dun accord de coopération entre la Cocof et la Communauté flamande. « Dans cette hypothèse, la mise en uvre des décrets relatifs à laccueil des primo-arrivants, votés au niveau des deux assemblées reviendrait aux commissions communautaires puisque lon touche à des matières personnalisables, expose Nathalie de Wergifosse. Toutefois, au-delà de ces hypothèses, il importe de ne pas oublier les éventuelles réformes institutionnelles, réformes qui pourraient porter sur le statut de la Région et de ses institutions. Daucuns plaident, notamment, pour une simplification des institutions et la régionalisation de certaines compétences communautaires. Dans le cas dune politique structurée daccueil des PA au niveau de Bruxelles, cette dernière hypothèse (transfert des compétences des Communautés Cocof et Communauté flamande vers la Région) serait particulièrement logique » (10). Elle est dailleurs privilégiée par le Ciré. Gageons que, vu la mobilisation de certains acteurs importants ces derniers mois autour de laccueil des primo-arrivants, le nouveau gouvernement bruxellois ne pourra faire léconomie dune proposition en la matière
Inburgering
Du fait du caractère bilingue de la capitale, la politique flamande dinburgering produit également ses effets à Bruxelles ; moyennant certaines adaptations importantes, dont le caractère non obligatoire. Elle propose un parcours multidimensionnel au public primo-arrivant, ainsi quà tout Belge majeur né hors de Belgique dont au moins un parent est né hors de Belgique et à tout étranger inscrit au registre national dune commune bruxelloise.
Lintégration civique est perçue comme un premier pas accompagné vers une participation à la société en tant que membre à part entière. Le gouvernement flamand voit lintégration civique comme un processus conférant des obligations et des droits aux deux parties. Lautorité a le devoir de proposer au primo-arrivant un parcours qualitatif dintégration, taillé sur mesure en fonction de ses besoins et desiderata. Le nouvel arrivant sengage, quant à lui, à participer activement au processus. Ce parcours comprend un accompagnement individuel durant lensemble du processus, le suivi de cours de néerlandais (entre 90 et 240 heures selon le niveau de scolarité de la personne), le suivi de cours dorientation sociale (80 heures) et une aide en matière dorientation professionnelle. Lensemble du parcours peut prendre de 6 mois à un an. Cest ce quon appelle le trajet primaire. Ensuite, pour le trajet secondaire, les personnes sont orientées vers le VDAB, Actiris, Tracé Brussel, la VUB, lULB, le bénévolat, etc. Laccompagnement ainsi que les cours dorientation sociale se font dans la langue maternelle des personnes ou dans une langue de communication. Il sagit dune action globale très intégrée dans la mesure où les personnes qui décident de suivre ce parcours sengagent à suivre lensemble du processus et pas uniquement lun ou lautre aspect.
1. On entend ici par primo-arrivant, même si les définitions sont aussi diverses que les institutions auxquelles on sadresse, les demandeurs dasile, les réfugiés reconnus, les personnes constituant ou regroupant une famille, les étrangers dont le séjour est provisoirement ou définitivement régularisé, les victimes reconnues de la traite des êtres humains, les travailleurs migrants. Peuvent également sajouter si on sen tient à une interprétation strictement linguistique du terme : les étudiants et les personnes en séjour irrégulier.
2. Bruxelles : le test de laccueil des primo-arrivants, billet posté le lundi 27 avril sur http://blogs.politique.eu.org/henrigoldman/20090427_bruxelles_le_test_de_l.html
3. Laccueil des primo-arrivants en Région de Bruxelles-Capitale : constats, étude réalisée par le Ciré (Coordination et initiatives pour et avec les réfugiés et étrangers) et supervisée par le Centre pour légalité des chances et la lutte contre le racisme, Coll. Ikebana, Éd. de la Cocom (Aide aux personnes).
4. BON, rue Ph. de Champagne, 23 à 1000 Bruxelles tél. : 02 501 66 80 courriel : info@bonvzw.be site : www.bonvzw.be
5. Nathalie de Wergifosse, « Laccueil des primo-arrivants à Bruxelles », in Agenda Interculturel nº 267, novembre 2008.
6. Ces points sont détaillés dans le mémorandum du Ciré à ladresse suivante : http://www.cire.irisnet.be
7. Idem note 2.
8. Craics, av. de Stalingrad, 24 à 1000 Bruxelles tél. : 02 289 71 61 courriel : alexandre.ansay@cbai.be
9. Propos recueillis lors du séminaire concernant laccueil des primo-arrivants organisé par le Ciré le 23 avril.
10. Idem, note 5.
|