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Parmi les nombreux défis que veut relever l’Administration Obama, en figure un dont on parle peu de ce côté-ci de l’Atlantique mais qui a pourtant valeur de symbole : celui de la réforme de la législation américaine sur les relations sociales. Il s’agirait, si cette réforme est adoptée, de modifier les règles du jeu en matière de syndicalisation des travailleurs, règles qui datent de près de 75 ans et dont les failles seraient à l’origine du long et lent déclin du syndicalisme américain.
En un demi-siècle, les organisations syndicales aux États-Unis ont en effet connu un profond déclin. De 32 % des salariés en 1948, la Fédération américaine du travail (AFL-CIO) nen représente plus aujourdhui, en moyenne nationale, que 12 %. Et seulement 8 % dans le secteur privé. Cette lente érosion nest pas « naturelle ». Elle ne sexplique pas par ce que certains sociologues appellent un individualisme croissant, qui pousserait les travailleurs à fuir les engagements collectifs. Du moins pas uniquement. Car il y a une raison beaucoup plus objective à cette érosion : la lutte antisyndicale menée avec un acharnement que lon a peine à imaginer ici par lAmerica Corporate (expression générique désignant le monde des affaires US).
Aux États-Unis, la représentation syndicale nest pas un droit automatique du travailleur, comme en Belgique. Il ny a pas dinstance de représentation des employés à lintérieur des entreprises (type CPPT ou Conseil dentreprise). Les relations sociales sont actuellement encadrées par le National Labor Relations Act adopté par le Congrès américain en 1935. Cette loi visait à lépoque à encourager les relations sociales entre employeurs et organisations syndicales au sein des entreprises en protégeant la liberté dassociation des travailleurs, lorganisation collective, et la désignation de leurs représentants auprès de la direction. Elle prévoit cest toujours le cas actuellement que cest lemployeur qui choisit la procédure de reconnaissance dun syndicat : soit via un décompte des cartes daffiliés au sein de lentreprise, soit via la tenue dun scrutin contrôlé par le gouvernement (via une agence fédérale, le National Labor Relations Board NLRB).
Stratégies antisyndicales
Or, au fil des ans, il est apparu que les employeurs choisissaient dans la plupart des cas la seconde procédure, cest-à-dire lorganisation dun scrutin. Selon lAFL-CIO, ce choix sexplique principalement car il laisse le temps à lemployeur dorganiser dans lentreprise concernée des campagnes antisyndicales avant le scrutin.
Cette explication, qui peut paraître étrange aux yeux dun Européen, se trouve confirmée par une étude de Kate Bronfenbrenner, directrice du Cornell Universitys School of Industrial and Labor Relations, publiée en mai dernier (1). Celle-ci y examine plus de mille tentatives officielles visant à instaurer une délégation syndicale dans lentreprise, et y constate une prolifération de tactiques patronales « intenses et agressives » en vue de bloquer la liberté dassociation des travailleurs (voir tableau ci-contre). Kate Bronfenbrenner den conclure : ces stratégies « cassent » de facto la législation visant à protéger les droits des travailleurs. Les syndicats belges ont dailleurs pris la mesure de la situation au milieu des années 1990, lors de la tentative avortée de faire entrer leurs collègues syndicaux américains chez Food Lion, branche américaine de Delhaize Le Lion.
Ce climat antisyndical est entretenu par les Républicains qui, en particulier, luttèrent dans les années 1940 contre les pratiques dites de closed shop (boutique fermée), désignant un système de conventions entre employeurs et syndicats forçant lemployeur à nembaucher que des salariés syndiqués système quasi mafieux, qui na plus cours depuis des décennies.
Par ailleurs, cest une véritable « industrie » antisyndicale qui sest mise en place dans les années 1970 et prospère aujourdhui encore aux États-Unis (2). Il existe en effet une multitude de sociétés de consultance en matière de stratégies antisyndicales (voir par exemple http://www.anh.com, ou Navigators Global) ou de services de « communication stratégique » offrant au prix fort des campagnes visant à se débarrasser de tout embryon de représentation syndicale. Tout, ou presque, y est : conseils pour des stratégies dentreprises désyndicalisées (union free), neutralisation de la propagande sociale, enquêtes sur les attitudes des salariés, promotion dun environnement de travail invulnérable aux actions collectives, réduction de la menace dinterférence syndicale, etc. Ainsi, la société Adams, Nash, Haskell & Sheridan senorgueillit dempêcher la création dune délégation syndicale « dans 92 % des cas ». On doit ce succès à des vidéos qui montrent aux employés « comment cela se passe vraiment » à lintérieur dun syndicat : scènes de « vraie grève » et de ses dures conséquences pour les travailleurs et leur famille, « embrigadement » des affiliés, doctrine autoritaire des leaders, « désavantages » de laffiliation.
De telles pratiques relèvent du harcèlement, de lintimidation, lorsquelles naboutissent pas tout simplement au licenciement des travailleurs récalcitrants. Lemployeur qui licencie un militant pendant une campagne de syndicalisation ne risque rien. Et selon lorganisation de défense des droits de lhomme Human Rights Watch, les sanctions à légard des employeurs qui violent les lois sont beaucoup trop faibles pour les en décourager. Résultats : 78 % des entreprises organisent des campagnes antisyndicales auprès de leurs travailleurs.
Projet de loi
La loi de 1935 qui voulait encourager les relations sociales a donc une faille majeure dans laquelle les employeurs se sont engouffrés depuis plus dun demi-siècle : ce sont eux qui décident des procédures de reconnaissance syndicale. Ce qui peut expliquer lérosion du taux de syndicalisation aux États-Unis.
Cest dans ce contexte que les Démocrates ont tenté, à plusieurs reprises déjà, mais sans succès jusquà présent, de faire passer une nouvelle loi : lEmployee Free Choice Act (loi sur le libre choix de lemployé). Selon ce projet de loi, un syndicat pourrait représenter les intérêts du personnel dès que la majorité simple des employés signe sa carte dadhérent ou si une pétition réclamant une représentation syndicale remporte une majorité simple. En dautres termes, ce nest plus le patron qui déciderait, mais les travailleurs eux-mêmes. Autre grande réforme de la législation du travail contenue dans lEmployee Free Choice Act : la sanction pénale imposée aux employeurs qui recourent à la discrimination contre les travailleurs ayant une activité syndicale.
Lélection du président Barak Obama offre aux Démocrates une nouvelle fenêtre dopportunité pour faire passer ce projet de loi (qui a le soutien du président). Ce projet a été déposé en mars dernier devant les deux chambres du Congrès des États-Unis. Il fait lobjet depuis lors dune lutte féroce entre, dune part, Démocrates et organisations syndicales, et de lautre, Républicains et milieux daffaires.
Lutte acharnée
Les détracteurs du projet de loi accusent celui-ci de vouloir mettre fin au vote secret, et de favoriser des formes de pressions syndicales sur les travailleurs. Ils affirment que 600 000 emplois seraient perdus dici 2010 si le projet était adopté. Ils se font les défenseurs des PME, qui « seront les plus touchées ». Cest pourtant le patron de lune des plus grandes entreprises mondiales, la société de supermarchés discount Wal-Mart, qui se fait ladversaire le plus résolu de lEmployee Free Choice Act. Selon Lee Scott, « nous aimons conduire la voiture et nous nallons donner le volant à personne dautre que nous ». En dautres termes, les Démocrates trouveront sur leur chemin le patron de la plus grosse société américaine, premier employeur du pays et sans doute aussi le plus virulemment antisyndical (pour rappel, en 2005, le groupe avait fermé son magasin québécois, quelques mois après que les travailleurs de celui-ci eurent réussi à y implanter une délégation syndicale, la première de toute lAmérique du Nord...). À Washington, une armée de lobbyistes est sur le pied de guerre, et des centaines de millions de dollars sonnants et trébuchants ont dores et déjà été consacrés au lancement de campagnes contre ledit projet de loi, relayées notamment par la chaîne de télévision Fox News de Rupert Murdoch.
De son côté, lAFL-CIO a également lancé un appel aux fonds pour faire passer son message (3). Les Global Unions, fédérations mondiales des syndicats, soutiennent elles aussi la lutte des travailleurs américains. Ainsi, la Fédération internationale des syndicats de travailleurs de la chimie, de lénergie, des mines et des industries diverses (ICEM) note que « sil est adopté, ce texte de loi qui a le soutien du mouvement syndical priverait lemployeur de bon nombre des avantages auxquels il recourt habituellement pour éviter la présence des syndicats dans son entreprise ». Actuellement, les employés qui organisent des campagnes de syndicalisation dans le secteur privé ont une « chance » sur quatre dêtre licenciés. Dans un rapport de janvier 2009, Human Rights Watch affirme que lEmployee Free Choice Act remédierait à la plupart de ces déficiences, et créerait un meilleur espace daction pour les travailleurs US (4). Des études ont montré que 60 millions de travailleurs américains souhaiteraient être syndiqués sils en avaient loccasion (cest-à-dire sans risquer de perdre leur emploi). Selon léconomiste Richard Freeman, cette liberté totale daffiliation, si elle était réellement mise en uvre, ferait monter le taux de syndicalisation US à quelque 58 %. LEmployee Free Choice Act, sil est adopté, pourrait donc changer considérablement les relations sociales aux États-Unis, et contribuer à « déclencher une renaissance syndicale », comme semble le craindre le Financial Times (5). Le texte devrait être amené devant le Sénat puis la Chambre durant cet été.
(1) Kate Bronfenbrenner, « No Holds Barred: The Intensification of Employer Opposition to Organizing », EPI Briefing Paper n° 235, 20 mai 2009 (http://www.aflcio.org/joinaunion/voiceatwork/efca/upload/No_Holds_Barred.pdf).
(2) Robert Michael Smith, « From Blackjacks to Briefcases: A History of Commercialized Strikebreaking and Unionbusting in the United States », Ohio University Press, 2003.
(3) https://secure.ga6.org/08/turnaroundamericafund?source=0226dj
(4) « United States: The Employee Free Choice Act A Human Rights Imperative », January 27, 2009.
(5) Financial Times, 9 avril 2009.
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