Capture decran 2025 11 18 a 171600Dans les moments de crise, nous mesurons pleinement à quel point nous dépendons les un·es des autres. Ces situations révèlent la nécessité vitale de dispositifs de solidarité certes robustes, mais avant tout humains. La crise du COVID nous l’a montré de manière éclatante, en mettant en lumière les failles de nos structures, mais aussi et surtout notre dépendance essentielle aux lieux de sociabilisation, de liens et de soin.

 

ÉLISE DERROITTE Vice-présidente de la Mutualité chrétienne

 

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Et pourtant, la société individualiste que nous connaissons tend toujours plus à nier cette évidence. Trop souvent, les organisations, les dispositifs, les événements, les personnes, les actes qui reposent sur le fait de prendre soin sont discrédités, méprisés, négligés, ou sous-financés. Les investissements en soins de santé deviennent la variable d’ajustement du budget fédéral dans lequel les 900 millions d’économies prévues en 2026 sont considérés comme insuffisants par certains négociateurs ; le personnel soignant est invisibilisé ; les ASBL qui suppléent les pouvoirs publics dans leurs missions de solidarité perdent leur financement. On assiste à une inversion de la responsabilité où les acteurs et actrices qui prennent en charge l’organisation du commun se voient accusé·es de profiter des moyens publics alors même qu’elles déchargent le public de l’obligation de fournir ces dispositifs. Et lorsque, dans des parenthèses trop rares, ces engagements de tous les instants sont mis en valeur, c’est sous l’angle de l’exceptionnel, sous la lumière des projecteurs des levées de fonds télévisées, ou des applaudissements aux fenêtres. Le récit dominant semble obnubilé par la responsabilité individuelle : celle de trouver quelqu’un pour garder ses enfants, pour s’occuper de ses parents, celle de trouver du temps et des moyens pour prendre soin de la planète, pour s’investir dans des projets, tout en travaillant à temps plein et sans jamais tomber malade. Une telle vision est une vue de l’esprit. Toutes les tâches du soin ne disparaissent pas sous prétexte qu’on les trouve insignifiantes. Au contraire, elles se déportent sur des individus plus vulnérables. En ce sens, revaloriser le soin, c’est aussi redonner une place au sein de l’espace démocratique à celles et ceux qui exercent le soin : les professionnel·les de santé, les aidant·es proches, les parents, les travailleur·ses migrant·es, les puéricultrices, les aides familiales, les aides ménagères… Toutes ces personnes travaillant tant sur le plan formel qu’informel participent à faire tenir le monde debout. Ce sont elles aussi qui alimentent massivement les statistiques de l’incapacité de travail, car elles s’épuisent dans un lourd travail qui n’est ni reconnu ni valorisé. Reconnaitre l’importance sociétale du soin, telle est l’ambition de Caruna1, le grand projet participatif lancé par la Mutualité chrétienne. À travers celui-ci, nous entendons développer une vision de société structurante, dont le coeur est le fait de prendre de soin des autres. Parce que nous sommes convaincu·es que le soin dispose d’une puissance politique sur laquelle nous pouvons nous appuyer pour dépasser les logiques économiques, contractuelles, technocratiques ou désincarnées, et assumer pleinement les liens qui nous relient. Le chantier est énorme, et à contrecourant. Si le « prendre soin » devient le coeur d’un récit fort, cela ne pourra se faire qu’en tenant compte des systèmes de domination qui traversent notre société – patriarcat, validisme, racisme, classisme. De même, le prendre soin est impossible dans un monde invivable, ravagé par les vagues de chaleur, les dérèglements climatiques et la pollution de notre environnement. Si nous voulons préserver la vitalité démocratique, nous devons reconnaitre le “prendre soin” comme un acte politique majeur et lui donner les moyens de transformer nos structures.

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