Ninglinspo Crdit Olivier Peulens FlickrDans un contexte de constante expansion du secteur des activités récréatives et touristiques dans la nature, le « consommer local » représente un enjeu majeur pour nos autorités et les acteurs de ce secteur en termes de gouvernance et de gestion de sites. Au niveau global, il est en effet nécessaire de réduire nos impacts négatifs sur la planète (transports, pollutions...) par un changement des habitudes de consommation en matière d’activités de loisirs et de tourisme. Toutefois, cela n’est pas sans conséquence pour nos régions.

 

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Comme l’a montré la récente période de pandémie qui a restreint nos possibilités de voyage à l’étranger, l’équilibre entre activité touristique/récréative et préservation de l’environnement, présent dans de nombreux sites naturels qui nous sont proches, tend à se rompre. L’engouement pour la nature, les paysages rares et les activités physiques en extérieur (randonnée, vtt, trail...) suscite de plus en plus de fréquentation de certains sites ainsi qu’un changement des habitudes (« selfie mania » par exemple). L’impact de ces pratiques devient préoccupant et nécessite une régulation.
Prenons le cas du Vallon du Ninglinspo à Aywaille sur lequel s’est focalisée notre recherche. Ses caractéristiques hydrogéologiques rares lui ont valu, depuis des décennies, un classement au Patrimoine immobilier exceptionnel de Wallonie. Depuis plus de 100 ans, il est connu et fréquenté principalement pour sa balade idyllique et originale (petits pontons, sentier proche du ruisseau) le long du torrent qui coule dans la forêt. Suite à son réaménagement par la commune et à force de publicités répétées, volontaires ou non de la part des autorités mais également via des milliers de publications incontrôlées sur le web et les réseaux sociaux, le site est devenu un incontournable du tourisme belge. Il fait maintenant partie des « must see » de la région liégeoise et sa fréquentation par les touristes est devenue exponentielle.


Le Ninglinspo, comme d’autres sites, suscite un regard contrasté. D’un côté, cet engouement est encourageant à plusieurs égards : intérêt marqué pour des pratiques moins lointaines et moins polluantes, bien-être et meilleure santé pour les pratiquant·es d’activités sportives en extérieur, impact positif sur l’économie locale, sensibilisation au respect de l’environnement pour certain·es... De l’autre, les conséquences de la sur-affluence dans ce site classé sont nombreuses : problèmes de mobilité et de parking dans la localité, usure et impacts sur les sentiers et le ruisseau, perturbation et mise en péril de la faune et de la flore, déchets nombreux, nuisances sonores et visuelles sur le site et pour les riverain·es, perte de plaisir pour les promeneur·ses, abandon de la balade par les promeneur·ses locaux·ales, cohabitation difficile entre les divers utilisateur·rices (marcheur·ses, vététistes), pratiques inadaptées aux lieux (bains dans le ruisseau, musique, consommation d’alcool...).


Dans l’urgence et en raison de la situation sanitaire, le site a donc été fermé au public puis son accès a été restreint aux seul·es résident·es des trois communes avoisinantes (et aux touristes pouvant prouver leur séjour dans ces communes). Une telle situation n’est pas pérenne et met au défi les autorités de parvenir à concilier le développement économique local, qui repose en partie sur le tourisme, avec la soutenabilité et la préservation environnementale de tels sites. En s’inspirant des travaux d’Elinor Ostrom 1 sur la gouvernance des ressources communes, notre recherche a permis d’esquisser des pistes de solutions.


Pour la réaliser, nous avons eu recours aux outils de l’économie écologique en enchainant plusieurs méthodes participatives : entretiens individuels avec divers types d’acteurs et actrices concerné·es par le site – usagers, décideurs, impactés, bénéficiaires, surveillants ; synthèse des informations dans une analyse institutionnelle qui a permis de mettre en exergue les leviers d’actions possibles ; rédaction de quatre scénarios de futurs envisageables et délibération de ceux-ci lors d’un focus group (en présence de certains acteurs rencontrés lors des entretiens) pour confronter les points de vue, définir les futurs souhaitables ou non, les objectifs à poursuivre, les limites des propositions...


Cette démarche a montré à quel point la participation d’un plus grand nombre d’acteurs concernés permet de varier les critères de décision et de prendre en compte les tiers absents que sont la nature et les générations futures. De plus, étant donné la variété et le grand nombre d’acteurs qui influencent la scène d’action, un tel processus participatif permet de mieux prendre en considération les interactions qui se jouent entre eux. Les impliquer dans un système de gouvernance partagée de la ressource commune, tel que le suggère Elinor Ostrom, permettrait d’éviter la surexploitation, d’instaurer un climat de confiance et de réciprocité et de s’adapter plus facilement aux changements et évolutions.


Par ailleurs, nous avons souhaité inclure diverses parties prenantes dans la recherche et la construction de solutions car plusieurs travaux 2 nous apprennent qu’il est possible de sortir du modèle classique de rationalité en économie qui postule que les individus prendraient leurs décisions après avoir évalué les couts et avantages et en optant pour la solution qui offre le plus de gains pour soi-même. Travailler au moyen de méthodes participatives et plus inclusives permettrait également de rendre les décisions plus légitimes et plus propices à être respectées. Néanmoins, le cadrage et la mise en place d’une délibération ont toute leur importance car ils peuvent influencer fortement le rôle que l’interlocuteur prendra (agir dans l’intérêt de l’ensemble de la communauté ou pour ses propres intérêts). La confiance est donc un enjeu central pour gérer des ressources de manière durable. D’après Elinor Ostrom, il faut laisser les acteurs discuter entre eux afin de produire en commun leurs propres règles de fonctionnement, adaptées au contexte local et susceptibles d’évoluer.


Cette recherche a montré que parmi les quatre scénarios proposés, les plus plébiscités étaient ceux qui amenaient des solutions complexes et de compromis entre activité touristique/récréative et préservation de l’environnement. Plutôt que de rompre complètement avec le tourisme en fermant le site ou de viser une exploitation rentable sans se préoccuper de la soutenabilité de l’environnement, les parties prenantes invitées ont favorisé les solutions qui permettent une prise en compte de l’activité économique et de la pérennité du lieu. Nous avons toutefois noté une nette préférence pour le scénario visant à « domestiquer » le tourisme.


Face aux changements en cours et à venir, de tels sites naturels, propices au tourisme local, mériteraient donc qu’une réflexion à plus large échelle soit menée afin d’instaurer des systèmes de gouvernance adaptés à la nécessité de préserver les environnements concernés tout en promouvant un tourisme durable, éthique et responsable. Il nous semble à présent essentiel de réfléchir, à tous les niveaux de pouvoir, à des solutions et à accorder les moyens qui permettent à la fois de proposer un meilleur encadrement du tourisme et des activités récréatives dans la nature, d’éviter la saturation de sites trop plébiscités, d’informer plus précisément les visiteurs/usagers sur les merveilles naturelles de notre environnement et d’anticiper l’augmentation très probable de la fréquentation dans le futur. #


 

1. Elinor Ostrom, décédée en 2012, était politiste et économiste. Elle fut la première femme à recevoir le Prix Nobel d’économie en 2009 aux côtés d’Oliver Williamson pour leurs travaux sur la « gouvernance économique ». Sans pour autant nier que le marché ou l’Etat peuvent gérer correctement des biens communs, elle est parvenue à prouver que des systèmes de propriété commune parvenaient également à gérer efficacement certains systèmes complexes et ainsi éviter leur surexploitation. Pour mener à bien ses recherches, Elinor Ostrom a multiplié les méthodes (théorie des jeux, expériences de laboratoire, études de terrain, méta-analyses...) et mobilisé de nombreuses disciplines (économie, science politique, anthropologie).(*) Étudiante diplômée de la FOPES (2021) et récompensée pour son travail de fin d’études par les Hera awards for future generations (2022).

2. E. OSTROM, Gouvernance des biens communs, Bruxelles, Éditions De Boeck Université, 2010.
K. SOMA & A. VATN, « Representing the common goods – stakeholders vs. citizens », Land Use Policy, n° 41, 2014, pp. 325 à 333.
C. ZOGRAFOS & R.B. HOWARTH, « Deliberative Ecological Economics for Sustainability Governance », in Sustainability, n° 2, 2010, pp. 399-3417, in www.mdpi.com/journal/sustainability, consulté le 06 février 2020.

 © Olivier Peulens

 

 

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