inondationUn an après l’épisode tragique des inondations en Wallonie, Aline Lambert raconte son expérience de bénévole à Pepinster, du 19 au 24 juillet 2021. Armée de bottes, d’une pelle et d’un seau, elle voulait y retrousser ses manches. Elle finira par exercer son métier de psychologue avec un hall comme seul point d’arrimage pour accueillir la parole singulière des sinistrés et sinistrées. Témoignage.

 

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L’expérience vécue auprès d’une population traumatisée et déjà fragilisée par des conditions de vie difficiles m’a permis de tirer divers enseignements pour la pratique professionnelle en santé mentale. Comment accompagner au mieux les personnes confrontées aux situations catastrophiques ? En tant que psychologue, comment soutenir une parole singulière face à un trauma collectif ? Et comment ne pas gommer les sources sociales, économiques et environnementales des problèmes auxquels elles font face ?

Une expérience du réel

Lors des terribles inondations de juillet 2021, je me rends à Pepinster. Dans un élan citoyen, je cherche à fournir une aide aux personnes sinistrées dans ce lieu que j’ai fréquenté par le passé. C’est un endroit qui m’apparaissait déjà un peu abimé avant les inondations, les vieilles usines de textile se délabrant toujours plus dans le paysage de la Vesdre. On pouvait y repérer une certaine précarité. Les inondations sont venues renforcer cette perception. De nombreux quartiers frappés de plein fouet par les inondations sont occupés par des personnes à bas revenus qui habitent dans des logements vétustes. C’est un constat sous nos yeux : les personnes en situation de pauvreté sont plus vulnérables aux changements climatiques. La brutalité des inondations est donc venue aggraver une situation de vulnérabilité liée aux conditions de vie précaires dans lesquelles se trouvaient ces personnes. Bien déterminée à ne pas laisser les riverains inondés en plan, je décide d’apporter mon soutien.
Rejoindre la ville ne fut pas une mince affaire tant les routes étaient barrées. Traversant d’abord Aywaille, je commence à mesurer la gravité de la situation. Des déchets amoncelés bordent les maisons proches de l’eau. Bientôt parvenue aux abords de la ville, des policiers m’indiquent de me garer car celle-ci n’est plus accessible en voiture. Arrivée à pied, je fais quelques pas dans la rue principale. Prise au corps par un réel insoutenable, l’heure n’est plus à mesurer l’ampleur des dégâts. Tout est détruit, les rails sont coupés, le macadam et les trottoirs arrachés. L’odeur est nauséabonde. Une boue séchée recouvre tout. Des voitures sont échouées à gauche et à droite. Des montagnes de déchets s’accumulent devant les maisons. Des camions et des pelleteuses s’activent dans cette décharge à ciel ouvert. La tâche parait insurmontable. Les quelques personnes que je croise ont le regard vide.

Agir dans le chaos

Que faire ? Je propose mon aide çà et là. Je croise alors une dame qui semble vouloir faire comme moi et qui me propose de rejoindre le hall. Là-bas, il y a des vêtements à trier, de la nourriture à distribuer, des camions à décharger, mais il y a surtout des gens à accueillir. Ceux-ci affluent pour recevoir de la nourriture, des vêtements, pour soigner des blessures, avoir des médicaments, retrouver leur animal, remplir un papier, ne pas être seuls... Grâce à ce hall, ce point de chute, je peux me mettre au travail et m’inscrire dans le mouvement de la solidarité.
Alors que je distribue les vêtements, l’appel d’un bénévole retentit dans le hall : « N’y a-t-il pas un psychologue ici ? » Je vais alors me signaler au poste de secours. Au pied levé, nous créons un lieu d’accueil de fortune, un peu à l’abri des regards, derrière une paroi mobile.
Bien que régulièrement confrontée dans mon travail à des problématiques traumatiques, il m’apparait très vite que je ne sais pas mieux que quiconque comment faire dans cette situation particulièrement extrême. Mais ce qui me semble vital, c’est qu’une parole singulière puisse se dire et être légitimée. Car au vu de la gravité pour toutes et tous, les personnes s’autorisent peu à dire ce qui leur arrive. Il y a toujours pire qu’eux.

Des paroles singulières

Nadine

« Il y a le traumatisme de tout le monde, celui de mon mari qui a failli mourir, mais il y a le mien aussi. J’ai besoin de vous dire ce qui m’est arrivé, car je pleure non-stop depuis trois jours. Moi qui aime aider les autres, je n’y arrive plus. Mon appartement n’a pas été touché, mais j’ai cru que mon compagnon allait mourir. De mon balcon, je voyais sa maison qui se remplissait d’eau et il était bloqué. » Nadine est venue plusieurs fois. Elle s’est « sentie prise au sérieux ». Elle a eu le droit d’exprimer sa souffrance. Nous avons cherché ensemble comment elle pouvait se rendre utile sans s’épuiser. Elle a décidé de faire des crêpes pour les voisins.


Marie

Marie n’a qu’une jambe et circule en chaise roulante. Elle est une véritable rescapée. Son petit chien a été emporté par le courant. Elle s’est agrippée à un arbre et ne sait plus comment elle a fait pour sortir de l’eau. « Je suis parano et alcoolique, j’ai besoin d’une bière et d’une tente pour m’isoler, pour prendre du recul, car je deviens folle chez mon beau-fils, il me veut du mal. » Je prends ses deux requêtes au sérieux. Nous contactons également son médecin traitant afin qu’elle puisse avoir son traitement habituel. Marie passe deux fois par jour pour voir si nous n’avons pas retrouvé son chien. Elle vient pour s’extraire des regards, boire une bière et m’expliquer l’impossible pour elle de faire un deuil. « Je traite les manques par l’alcool. » L’accompagner consiste à admettre son traitement de l’impossible tout en se souciant de ses conditions de vie. Parler des problèmes concrets lui permet d’être dans un lien pacifié où elle se sent plus protégée face à ce qu’elle nomme « la méchanceté du monde » et qui la concerne personnellement. J’invite l’équipe de secours à prendre toutes ses demandes au sérieux, si insignifiantes puissent-elles paraitre.


Magali

Pour Magali, la situation semble dévoiler le lien ravageant à sa mère. Elle apprend que sa maison va être abattue. Lors de la montée des eaux, elle a pris sa fille sur les épaules et a quitté sa maison alors qu’elle avait de l’eau à la taille. Sa mère les héberge. « J’ai toujours été forte, mais là je n’y arrive pas, je suis submergée. Ma mère fait le décompte des machines à laver pour que je lui rembourse et elle m’interdit de parler de ce qui est arrivé. Elle me demande d’être positive pour la petite. Mon frère a une maison vide et ne veut pas me la prêter. Pourquoi on m’abandonne toujours ? » Sa question est très importante. Peut-être pourrait-elle s’adresser à un Service de Santé mentale de la région quand la situation sera un peu plus calme. Je soutiens qu’elle puisse mettre, pour sa fille, quelques mots sur l’expérience vécue. « Ma mère dit que j’en fais un plat. » J’atteste que ce qui lui arrive est très dur. Je cherche avec elle la possibilité d’un abri plus serein. « Ma grand-mère serait contente de nous accueillir, mais j’ai peur de la déranger. » Je lui indique que le plus urgent est qu’elle puisse se reposer et se calmer un peu.

Évelyne

Jeune grand-mère, Évelyne craque totalement. « J’ai couru toute ma vie et maintenant tout est détruit : ma maison, celle de mon fils, celle de mon père et mon salon de coiffure. » Elle et son mari s’étaient attachés avec une ceinture « pour vivre ou mourir ensemble. J’en ai marre d’écouter les problèmes des gens, coiffeuse c’est un peu comme psy sans la formation, je ne sais pas mettre de limites. Je me rends compte que j’étais en burnout, mais je ne l’admettais pas. Là, je n’ai plus le choix. C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase ! » Parler une fois à quelqu’un qu’elle qualifie de compétent, pas à n’importe qui, lui a permis d’évacuer ce qui la débordait. Elle a craqué une bonne fois et maintenant elle relativise sa situation. Elle repassera plusieurs fois, mais plutôt sur un mode « collègues bénévoles », elle venait régulièrement donner des coups de main au hall et en profitait pour « me dire un petit bonjour. »

‘‘Nicole et Richard

Nous sommes informés par des bénévoles d’une situation critique. La catastrophe met au jour pour Nicole un « entourage toxique » : son mari, sa sœur, son frère... « J’ai toujours arrangé les problèmes de tout le monde et je ne me suis jamais plainte. » Sa maison est dévastée, une voiture s’est échouée dans son potager, « le seul truc qui m’appartient ». Son mari Richard refuse l’aide des bénévoles pour vider et nettoyer la maison, il veut que tout reste comme ça, qu’on ne touche pas à ses affaires. L’odeur de pourriture est intenable. Avec une collègue, nous passons régulièrement et essayons d’introduire la nécessité d’un déblayage. Nous lui indiquons que le problème nous dépasse aussi, mais que nous ne pouvons laisser des personnes vivre dans une situation pareille. De petites demandes en repas distribués, un lien de confiance s’installe et ce couple accepte finalement de l’aide. Nous nous intéressons avec Richard au choix d’objets sauvés tout en soutenant que d’autres ne pourront l’être, qu’ils sont trop abimés, voire pourris. Pour Nicole, en prenant au sérieux sa demande de shampoing colorant, elle se sent « prise en compte personnellement ». Il aura fallu tenir compte de son « style » pour qu’elle ne se sente pas prise dans le flot de la solidarité anonyme.

Émilie

Émilie a 83 ans et vit au deuxième étage. Elle n’a aucun dégât dans son appartement. « J’ai tout vu ! Pourquoi je dois toujours tout voir ? Pourquoi tout le monde m’en veut d’être restée en vie ? » La persécution est omniprésente. On veut lui faire payer d’être restée en vie. « D’ailleurs, les bénévoles n’apportent pas les repas chez moi. » Ce dont je m’étonne. Elle me dit que cela fait trois jours qu’elle n’a pas mangé. Qu’aime-t-elle manger ? Émilie adore cuisiner en écoutant de la musique et « là tout est foutu, j’ai du jeter tout ce qu’il y avait dans mon réfrigérateur et je n’ai plus d’électricité pour écouter de la musique, alors qu’elle m’empêche de penser à toutes les horreurs. » Nous examinons ensemble la radio : quelles piles la feront fonctionner ? « Et pourriez-vous me trouver un petit réchaud pour cuisiner ? » Petit à petit, elle accepte que les bénévoles s’introduisent pour apporter les repas. Quand nous passons dans la rue, elle est toujours à sa fenêtre et nous entamons une petite conversation.

Jean-Pierre

Monsieur ne dort plus. Il a vu un père et son fils se noyer. En tant que témoin impuissant, la culpabilité est à son comble. Il vient demander de l’aide, car il ne dort plus du tout à cause des images qui reviennent, mais il précise qu’il veut « être le dernier sur la liste, que les autres doivent passer avant lui. » Jean-Pierre a toujours aidé tout le monde, c’est sa trouvaille dans la vie, son style. Sans cela, il a l’impression qu’il n’a pas de place dans ce monde. Les eaux ont emporté son véhicule et il ne peut plus faire les courses pour sa voisine. Il n’a de cesse de venir chercher des produits de nettoyage pour les distribuer chez les uns et les autres, mais il néglige le nettoyage de sa maison sinistrée. « On verra ça après. » Nous l’accompagnons pour qu’il puisse s’inclure dans son propre circuit, pour qu’il ne s’éjecte pas de la scène. Il vient chercher un peu de répit au hall, boire une tasse de café, nous nous enquérons de son circuit en veillant à ce qu’il ne soit pas illimité.

Quel usage de la parole ?

Cette expérience des inondations met au jour l’incidence sur le psychisme d’un réel démasqué. Les montages symptomatiques 1 semblent ébranlés et s’ensuit une perte de repères conséquente. Dire l’horreur est largement insuffisant. Car, il n’y a pas de mots pour recouvrir l’horreur. Mais il y a peut-être des mots pour dire qui on est dans cette horreur, des mots pour supporter un tant soit peu l’impossible en jeu, des mots pour qu’une parole singulière, si minimale soit elle, puisse se réamorcer. Et si les mots ne suffisent pas, comment soutenir la restauration de ce qui fait tenir le sujet ? La permanence d’un intervenant réglé sur la trouvaille singulière du sujet semble une condition de possibilité. Et l’accueil sans condition du débordement ; qu’il s’exprime via des demandes matérielles, des démarches, une recherche de lieu, une demande d’adresse... semble avoir été un préalable nécessaire à cette condition.


Le hall a été un point de repère, un point d’arrimage où quelque chose tient. Cette expérience nous rappelle l’importance d’un lieu d’adresse pour qu’un sujet puisse s’inscrire quelque part et que sa parole puisse se déployer singulièrement. Cela va à l’encontre des modèles de soins préétablis, de plus en plus oppressants dans le champ de la santé mentale. Ce qui est en jeu dans nos sociétés est l’uniformisation des pratiques dans des canevas de soin et les spécialisations excessives. Dans ce nouveau modèle de soin « evidence based », le sujet risque tout bonnement d’être exclu.
Notre approche se veut artisanale et s’oriente à partir de ce que chaque sujet nous apprend sur sa modalité d’être-au-monde. Cette orientation aura permis la rencontre de chaque sujet sinistré, un par un. Ce texte répond à une nécessité pose la question de comment passer d’un élan citoyen à un désir de travail qui se règle sur des logiques subjectives. #

1. On entend par montages symptomatiques les manières d’être au monde. Le symptôme ayant son versant négatif (dont on se plaint) et son versant positif (solution symptomatique).

(*) Psychologue à l’Espace Transition et au Service de Santé mentale de Ciney

 © wikimedia commons

 

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