pexels luis quintero 2014775En décembre 2020, Démocratie consacrait un article à l’enquête populaire lancée par le MOC pour récolter l’expérience de la pandémie du Covid-19, à partir des groupes locaux qui lui sont proches. En amont de l’étude complète réalisée par le CIEP et la FTU, qui paraitra au début de l’été, cet article revient sur ce qui a pu être fait et sur les premiers enseignements tirés de cette démarche.

 

 

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Pour rappel, au sortir de la première phase de confinement, le MOC décide de renouer avec une de ses pratiques historiques, l’enquête populaire, afin de collecter l’expérience populaire de la pandémie et de la structurer en savoirs sociaux. Bien plus qu’une enquête « classique » basée sur des focus groupes, l’enquête populaire suppose que les groupes se mettent dans une démarche de recherche collective capable de susciter en eux un désir ou un pouvoir d’agir. L’enquête populaire en MOC a cependant ceci de particulier qu’elle articule deux niveaux d’analyse : tout d’abord, le niveau des groupes qui, à partir de leurs vécus spécifiques mènent une analyse et s’orientent vers un agir déterminé par eux seuls ; ensuite, le niveau du mouvement qui souhaite s’appuyer sur les analyses provenant des groupes pour alimenter sa stratégie politique.

Ce double niveau d’analyse se reflète dans la méthodologie adoptée. Au niveau des groupes, le choix est fait de partir d’une démarche très inductive, basée sur des récits de participants et participantes à partir de questions aussi larges que : « Quels sont, pour moi, les aspects marquants de cette pandémie ? », « Qu’est-ce que la crise sanitaire a changé dans mon quotidien, à ma situation ? », « Comment ai-je réagi face à cette crise ? Qu’est-ce qui m’a permis de tenir bon ? ». D’autres questions interrogent le rôle des pouvoirs publics et les capacités d’organisation et de résistance des groupes : « Les pouvoirs publics (gouvernement, expert·es, médias, police, communes...) ont-ils joué un rôle dans les changements vécus ? Comment ? Ce rôle a-t-il été positif, neutre ou négatif ? », « Y a-t-il eu des formes de solidarités et de résistances auxquelles j’ai participé ou que j’ai pu observer autour de moi ? », « Comment renforcer davantage notre pouvoir collectif lors de cette pandémie ? ». Le processus d’animation doit se dérouler en quatre séances de trois heures et faire l’objet d’une prise de note intégrale, support au travail d’analyse du groupe. L’analyse prévue à l’échelle du MOC doit venir compléter celle des groupes, par le biais d’une analyse transversale réalisée à partir des prises de notes intégrales générées lors des enquêtes populaires locales.

De cette manière, cette analyse espère répondre à la question transversale suivante : « Qu’est-ce que la pandémie et sa gestion ont révélé de ce qui peut et doit changer dans notre société ? ».
Préparé à la sortie du premier confinement, le dispositif de cette enquête est discuté au sein du groupe de travail « Démocratie et Droits culturels » rassemblant les représentants et représentantes des différentes organisations constitutives et fédérations du MOC. En octobre 2020, plus de 50 animateurs et animatrices sont formé·es à la méthodologie proposée et une dizaine de groupes sont prêts à se lancer dans la démarche. Et puis... patatras, le deuxième confinement est annoncé.

Une démarche hybride

Le reconfinement à l’automne 2020 va considérablement impacter la démarche d’enquête. Étant donné que la méthodologie est largement basée sur des récits individuels et collectifs, et qu’une part significative des membres des groupes envisagés ont un accès ou un usage peu aisé au numérique, il semble de manière générale peu opportun de transposer l’enquête en format virtuel. Mais cet avis n’est pas unanime. Il est donc décidé de laisser la possibilité à chaque fédération et groupe local du MOC de choisir ses propres modalités de participation à l’enquête. En plus de cette difficulté de réunir les groupes, le second confinement amène un surcroit de travail pour les services des organisations constitutives du MOC, faisant passer l’enquête au second plan des préoccupations. Au printemps 2021, les fédérations MOC du Hainaut Centre, de Namur et du Brabant wallon profitent des premiers signes du déconfinement pour se lancer dans la démarche, en composant avec les mesures sanitaires alors en vigueur.

Finalement, dix groupes participent à la démarche d’enquête. Ces groupes, composés de quatre à huit participant·es ont des ancrages militants divers au sein du MOC : trois groupes sont engagés au sein de la CSC, deux au sein de Vie Féminine, trois au sein de la Mutualité chrétienne et deux groupes sont composés de stagiaires en formation (« Graines de vie » en Hainaut Centre et « Perron de l’Ilon » à Namur). Au total, 68 personnes participent, dont 45 % d’hommes et 55 % de femmes. La moitié d’entre elles est âgée de 40 à 60 ans, alors que les deux autres quarts se partagent entre les plus jeunes (22 participants ont entre 20 et 40 ans) et les plus âgés (16 participants ont plus de 60 ans). Ces enquêtes ont lieu en virtuel pour la plupart (sept groupes sur dix). Cette modalité de travail ainsi que la disponibilité des participant·es qui sont sollicité·es pour d’autres types d’engagements dans leurs organisations respectives vont entrainer des adaptations dans la méthodologie proposée : certains groupes réalisent l’enquête en une séance de travail, d’autres dans des processus combinant trois séances.

Ces modalités de réalisation, ainsi que la période à laquelle s’est déroulée l’enquête, auront des impacts sur le type de résultats engrangés au niveau des groupes, particulièrement au niveau de l’analyse politique et d’orientation vers l’action. Tout d’abord, si pouvoir se raconter de manière libre et en groupe est très apprécié par les participant·es, ils et elles soulignent cependant que cette enquête venait « trop tôt ou trop tard ». « Trop tard », car l’enquête a lieu entre avril et juin 2021, soit un an après le début de la pandémie, dans une période de déconfinement progressif marquée par l’arrivée des vaccins. La sidération du premier confinement est déjà loin, une fatigue de la situation s’est installée et l’envie de parler de la pandémie s’est considérablement émoussée. Mais cette enquête a également lieu « trop tôt », car il n’y a pas suffisamment de prise de recul sur les impacts à long terme de la pandémie. L’enquête se situait également en amont de l’arrivée des vaccins et de la polémique sur le CST 1, ce qui explique que ces dimensions plus politiques n’apparaissent pas.

Ensuite, l’enquête populaire supposait que les groupes se mettent dans une démarche de recherche collective capable de susciter en eux un désir d’agir, un pouvoir d’agir. Une telle démarche prend du temps et ne peut s’inscrire que dans un processus qui s’appuie sur une analyse menée par le groupe lui-même. Or, dans notre démarche, alors que les étapes de récit individuel et collectif sont conservées partout, les dimensions analytiques et d’orientation vers l’action ne sont présentes que dans les groupes qui ont entamé un processus en plusieurs étapes. Dans certains de ces groupes, en particulier des groupes de militants et militantes déjà constitués, la démarche d’enquête a eu un impact sur l’agir du groupe : c’est ainsi que des groupes d’Enéo ont réalisé une cérémonie de deuil pour les personnes décédées pendant la pandémie et ont réfléchi à la mise en place d’un réseau d’assistants numériques.

Récits d’une pandémie qui bouscule les liens sociaux

Les traces écrites qui nous sont parvenues ont constitué la base pour l’analyse transversale à l’échelle du MOC. Ces traces témoignent des adaptations de la démarche. Elles se présentent aussi sous des formes diverses, car si certains groupes ont conservé la prise de note intégrale, d’autres ont restitué leurs échanges sous forme de synthèse.
Initialement, l’analyse transversale devait mettre en évidence les savoirs sociaux issus de l’enquête à partir de trois questions :
• quelles expériences, individuelles et collectives, ont marqué les participant·es durant le confinement ? Quelles sont leurs perceptions, réactions et analyses de ces expériences ?
• quelles formes d’auto-organisation ou de résistance ont eu lieu durant le confinement ?
• qu’est-ce que la pandémie a révélé de ce qui doit changer dans notre société ?

Il se sera écoulé près d’une année entre l’élaboration de ces questions et le retour des groupes. Si dans l’ensemble les résultats de l’enquête ne sont pas à aller chercher du côté de l’action, ils se situent plutôt du côté des récits individuels et collectifs qui, plus qu’une mémoire de la pandémie, révèlent des enjeux du temps présent.

Afin de restituer ces enjeux, nous avons procédé par étapes. Nous avons tout d’abord lu attentivement l’ensemble des récits. Racontés à partir de questions très ouvertes, ceux-ci nous amenaient sur des chemins parfois inattendus. Coïncidaient ainsi dans la majorité des groupes différents impacts de la pandémie :
• sur les individus : isolement, santé mentale altérée, peur de la mort pour soi ou pour ses proches, fracture numérique, nouveau rapport au temps ;
• sur les familles : impossibilité d’accompagner un·e malade ou de réaliser le deuil d’un·e défunt·e, crainte d’être porteur·se du virus, sentiment d’impuissance et de sur-responsabilisation face à la garde des enfants, au décrochage scolaire ou au non-respect des normes sanitaires par ceux-ci ;
• sur le travail : flexibilité et changement dans l’organisation et les rapports de travail, mais différences importantes entre employé·es, ouvrier·ères, TSE, retraité·es, travailleur·ses au noir ;
• sur les soins de santé : place de l’hôpital, des firmes pharmaceutiques, des MR/MRS, des ainé·es dans la société ;
• sur la société : perte de démocratie, perte de concertation sociale, perte de confiance envers les autorités et les médias, mais aussi importance du groupe, des solidarités intergénérationnelles et d’un mouvement social renouvelé.

Il s’agissait ensuite de dégager les « fils » qui reliaient ce foisonnement d’expériences. L’impact de la pandémie le plus largement partagé concernait la solitude, la peur, l’incompréhension et le sentiment d’incertitude vécus face au virus et aux mesures sanitaires. Ces sentiments renvoyaient souvent à une même idée : le Covid est venu bousculer des dimensions de leur vie que les participant·es pensaient solides ou « intouchables », générant par là émotions et tensions. Pour reprendre les mots employés par l’un des participants, d’une certaine manière, « le Covid a fait craquer les certitudes ».

Enfin, un échange avec les animatrices des groupes a aidé à comprendre les impacts de la pandémie qui avaient particulièrement fait sens durant les séances d’animation. Il en ressort, entre autres, qu’une dimension génératrice d’incertitude et d’insécurité discutée dans tous les groupes concerne l’impossibilité de vivre et tisser des liens sociaux au quotidien.
Finalement, ce que nous apprend l’enquête, c’est que le Covid a fait « craquer les certitudes » au premier rang desquelles la certitude de pouvoir compter sur ses liens sociaux (familiaux, amicaux, professionnels, citoyens et généralisés) pour y trouver protection et reconnaissance en cas de difficulté 2. La possibilité de se reposer sur ces liens a été mise à mal par les confinements successifs et des restrictions sanitaires révélatrices d’inégalités, et se donne à voir au travers des récits portant sur la famille et les proches, le deuil, l’amitié, la scolarité, les engagements associatifs, le travail, les initiatives solidaires, l’injustice face aux mesures, les soins de santé, ou encore le rapport aux pouvoirs publics.

Plus généralement, la diversité des sujets abordés par les groupes donne autant de pistes pour identifier ce qui doit changer dans notre société. En faisant « craquer les certitudes » des participant·es, la pandémie leur montre une société moins invulnérable aux crises et qui génère des injustices. Mais les participant·es soulèvent que la pandémie a aussi montré des possibilités concrètes de « faire autrement » à bien des niveaux : la possibilité que la société arrête d’« avancer comme un bulldozer », d’un autre équilibre entre vie privée et vie professionnelle, d’une autre place pour les personnes âgées au sein des maisons de repos... tout comme l’importance de renouer avec des liens sociaux, de la proximité, de la convivialité, de la solidarité et du soutien, de l’ouverture et de l’échange à leur échelle locale et au travers des organisations sociales.

Qu’en retirer ?

La démarche de l’enquête populaire a rénoué avec une pratique historique du mouvement social, dans un contexte inédit qui continue à faire planer des incertitudes sur l’avenir. Nous pourrions alors nous montrer critiques envers la démarche réalisée : arrivée trop tôt ou trop tard pour les groupes, sujette à de nombreuses modifications en cours de route, elle n’apporte en définitive que des ébauches de réponses à nos questions initiales.

Au contraire, la restitution des récits de la pandémie au travers des incertitudes qu’elle a générées et du rôle des liens sociaux, ainsi que le bilan de ce que cette démarche a pu produire en termes de pratiques, de questionnements et d’animation d’un désir ou d’un pouvoir d’agir, permet d’alimenter le regard que nous posons sur cette pandémie en tant que mouvement. Finalement, alors que nous souhaitions répondre à la question : « Qu’est-ce que la pandémie et sa gestion ont révélé de ce qui peut et doit changer dans notre société ? », l’enquête permet d’un peu mieux comprendre ce que la pandémie a changé dans ce qui fait les liens et les certitudes de notre société et offre, ce faisant, des ébauches de réflexions dont notre mouvement pourra se saisir pour orienter son action. 

1. Covid Safe Ticket.
2. S. Paugam, Le lien social, Presses Universitaires de France, « Que sais-je ? », 2022.

Laura Faure Chercheuse FTU et Anne-France Mordant Permanente CIEP

Crédit photo : Luis Quintero

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