veganismeMarchés végans, restaurants végans, festivals végans : chez nous, le véganisme a le vent en poupe. Mais en refusant tout produit d’origine animale dans l’assiette comme dans la vie de tous les jours, le courant végan propose en fait un nouveau projet de société qui est source d’inquiétudes pour de nombreuses raisons qu’ignorent souvent les végans eux-mêmes. Parmi celles-ci, la mainmise du marché végan par les grands groupes agro-industriels. Soutenir une alimentation éthique et juste passe plutôt par un modèle qui exclut autant la « sale viande » que la « fausse viande ».

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Le choix de ne pas manger de produits animaux est à titre individuel aussi légitime que celui d’en manger. Ce qui est problématique c’est la volonté d’interdire toute forme d’élevage et toute consommation de produits animaux. Le véganisme n’est pas une façon plus moderne de se dire végétarien ni même végétalien 1. Le véganisme est une idéologie politique totalitaire, bien avant d’être un régime alimentaire. Il est le cheval de Troie du courant antispéciste et l’allié objectif des biotechnologies alimentaires. Beaucoup de végan·e·s qui y adhèrent ne connaissent pas les fondements et encore moins les menaces que ce système fait peser sur l’agriculture et la souveraineté alimentaire des peuples du monde.


Pourquoi le succès actuel du véganisme ?

Il y a, selon nous, trois grandes raisons au succès actuel du véganisme, qui risque fort de ne pas être simplement une mode. En premier lieu, le véganisme propose un nouveau projet de société. Les grandes utopies du XXe siècle (socialisme stalinien, social-démocratie reconvertie en social-libéralisme, mouvement coopératif, etc.) ont fait faillite. Or la nature ayant horreur du vide, le véganisme occupe cette place. Le véganisme est d’abord et surtout une idéologie politique caractéristique des milieux urbains « bobos ». C’est un phénomène occidental, lié à la perte des liens avec la nature, avec notamment les animaux non domestiques.


Le véganisme se développe aussi parce qu’il a incontestablement une dimension religieuse – incarnée par l’antispécisme – dans une société sécularisée. Il raisonne en termes de Bien et de Mal. Il appelle à la conversion. Il regroupe les « nouveaux parfaits », les nouveaux cathares. Il possède sa police des mœurs. Il n’a de cesse de faire la chasse aux mécréants et aux infidèles. En ce sens, il satisfait aux conditions qui caractérisent les idéologies totalitaires qui visent un contrôle total sur l’individu.
La dernière raison pour laquelle le véganisme risque de se développer c’est qu’il est en phase avec les nouvelles possibilités qu’apportent les biotechnologies alimentaires et la volonté des grands lobbies d’en finir avec l’élevage. Ces lobbies ont besoin, pour cela, de diaboliser toutes les formes d’élevage et de travail des animaux.

Vers une e-agriculture

La production animale industrielle, ce n’est plus de l’élevage, de même que les OGM ne sont plus de l’agriculture paysanne. Ce modèle productiviste est d’ailleurs intenable. Les pertes sont de l’ordre de 18 à 40 % du chiffre d’affaires2. La maladie de la vache folle a coûté plus de 1.200 milliards de dollars. Les industriels ont pensé imposer la viande clonée mais les consommateurs n’en veulent pas. Ils souhaitent, désormais, en finir avec la vraie viande, le vrai fromage, le vrai lait, les vrais œufs, et surtout les vrai·e·s éleveur·euse·s, pour imposer, par exemple, les « fausses viandes » fabriquées à partir de cellules souches.


On trouve déjà derrière ces projets d’agriculture cellulaire les dirigeants des GAFA, ceux de Google, Amazone, Facebook, Microsoft. On croise aussi les plus grands responsables de la « sale » viande comme la firme Tyson Foods, premier producteur mondial de volailles, de porcs, de bœufs qui annonce vouloir devenir, comme Nestlé, une entreprise végane... L’Europe n’est pas en reste : le financier européen le plus important, Jeremy Coller, a réuni un consortium de 2,4 billions de dollars (c’est-à-dire des milliers de milliards !) pour imposer le secteur des fausses viandes, grâce au réseau FAIRR. Le véganisme est donc bien soluble mais dans le capitalisme biotech, comme le reconnaît Peter Singer, philosophe et auteur du livre-manifeste Libération animale, dans son éloge d’Henry Spira, le fondateur d’Animal Rights International, lequel a pactisé avec les grandes firmes (McDonald, KFC, etc.) suscitant la colère des militant·e·s de base s’estimant dupé·e·s. Ils·elles avaient raison !

Les végan·e·s sont-ils des super écolos ?

Les fameux « Lundis sans viande » ne sont pas nécessairement plus écolos car remplacer de la viande issue de l’élevage fermier par des céréales industrielles serait très mauvais pour les paysans, les mangeurs et la planète !


Les végans conséquents, à savoir les militants de l’antispécisme, le disent ouvertement : ils ne sont pas des écolos. Ils haïssent l’écologie et les écologistes. David Olivier, un des fondateurs des Cahiers antispécistes, signe dès 1988 un texte Pourquoi je ne suis pas écologiste. Il confirme (et il a raison) en 2015 dans Véganes : « Nous voyons l’antispécisme et l’écologisme comme largement antagonistes ». Yves Bonnardel, cofondateur de la même revue, ajoute que le symbole de la nature serait la prédation. D’autres, comme Brian Tomasik, cofondateur du Fundational Research Institute, précisent que la prédation humaine ne serait qu’une goutte d’eau dans toute la prédation animale (le lion qui mange la gazelle, le chat qui dévore la souris, d’où la vogue de faire des chats végans). C’est pourquoi ces végan·e·s proposent de modifier génétiquement les espèces animales, voire d’éradiquer les espèces prédatrices. Les végan·e·s ne sont donc pas du côté de la défense de la biodiversité animale mais de sa réduction. Certains vont même un pas plus loin, niant l’unité du genre humain. Peter Singer soutient l’idée d’une égalité entre tous les animaux, humains compris. Ceci peut sembler sympathique, sauf si elle conduit à remettre en cause l’égalité entre tous les humains. Singer nous dit qu’en raison de sa capacité à souffrir, ou à ressentir, un jeune chiot valide serait plus digne d’intérêt qu’un jeune nourrisson, qu’un grand handicapé, qu’un vieillard sénile.

Les catégories de pensée des végan·e·s sont contraires à celles de toutes les familles d’écologistes.


Tou·te·s les végan·e·s veulent donc supprimer les animaux d’élevage. Certain·e·s envisagent de supprimer les animaux de compagnie. D’autres souhaitent même éradiquer les animaux sauvages prédateurs car la vie dans la nature serait surtout une souffrance. Les catégories de pensée des végan·e·s sont donc contraires à celles de toutes les familles d’écologistes. Les végan·e·s ne pensent pas ni en termes d’écosystème, ni d’espèces mais d’individus. Les antispécistes les plus assumé·e·s reconnaissent que les droits des animaux sont, à leurs yeux, contraires aux droits de la nature. En ce sens, l’agenda végan rejoint celui du productivisme agroindustriel car ils ne sont ni du côté de l’agriculture paysanne ni de l’élevage fermier.

Devenir des mangeurs éclairés

Pour être écologiste et soutenir une alimentation éthique et juste, disons aux omnivores : « devenez des mangeur·euse·s consciencieux·euses, soyez aussi exigeant·e·s concernant votre alimentation carnée que végétale. Combattez avec la même fougue les lobbies de la viande, les lobbies des céréales et les lobbies financiers qui envahissent le secteur agricole ». Disons aux vrais défenseurs des animaux : « ouvrez les yeux, les thèses des végan·e·s ne sont pas les vôtres. Nous pouvons travailler ensemble pour inventer un élevage fermier comme nous travaillons ensemble pour combattre les OGM, les nanoaliments, l’irradiation des aliments, etc. Soutenons les abattoirs de proximité et l’abattage à la ferme, deux outils d’une agriculture paysanne relocalisée ». Disons à la gauche et aux écolos : « n’écoutez pas les milieux végans, ni les idéologues du Forum économique de Davos, n’acceptez pas de laisser dépolitiser la question alimentaire, la responsabilité des méfaits actuels n’incombe pas à un régime alimentaire omnivore mais à un système économique, au capitalisme, au choix du productivisme ».#


 Politologue, écologiste : Paul Ariès


 

  1. Le végétarisme, c’est le refus de consommer de la viande, le végétalisme c’est le refus de consommer également les sous-produits animaux (miel, beurre, lait, œufs). Le véganisme c’est en plus de tout cela, le refus de porter des pulls en laine, des chaussures en cuir, bref de tout usage des animaux. C’est pourquoi les plus conséquents refusent les chiens d’assistance (secours, aveugles) et les campagnes de dératisation.
  2. Par exemple, la lutte contre les épizooties représente 17 % du chiffre d’affaires de l’industrie de l’élevage et atteint plus de 50 % dans certains pays du Sud.

 L’élevage est-il responsable de tous les maux dont on l’accuse ? L’élevage est-il responsable de tous les maux dont on l’accuse ?

Par Jérôme BINDELLE, professeur en agronomie à l’ULiège

Il n’est pas discutable que l’élevage contribue significativement aux changements environnementaux que nous observons sur la planète. Cet état de fait n’est pas nouveau. Par exemple, des dégradations des écosystèmes datant de l’âge du fer ont été documentées dans les Alpes françaises. On ne mange pas plus de viande aujourd’hui par personne que ne mangeaient les chasseurs-cueilleurs de la préhistoire 1. Ce qui est nouveau et qui appelle à une réduction de la consommation en produits animaux dans les sociétés nanties du globe, c’est l’amplitude des impacts et leur globalité.

L’altération anthropique provoquée, entre autres par l’élevage, concerne plus de la moitié des écosystèmes. Toutefois, cet impact environnemental ne justifie pas l’abolition pure et simple de l’élevage comme le réclament, sous couvert d’écologie, les milieux militants végans. Ne fut-ce que parce que l’agriculture sans l’élevage perdrait 1,3 million d’hectares, non cultivables, sur les 5 milliards d’hectares consacrés à la production alimentaire 2, parce qu’une prairie agit comme un piège de carbone atmosphérique, parce que l’agriculture est plus productive si elle est adéquatement intégrée à l’élevage 3, parce qu’au-delà des protéines et de la vitamine B12, ce n’est qu’en consommant des produits animaux en plus des produits végétaux que nos besoins en fer, zinc, calcium, et vitamine A pour nous maintenir en bonne santé peuvent être satisfaits à partir d’une alimentation naturelle ou encore parce que l’élevage soutient les modes de vie de plus de 750 millions de personnes, parmi les plus pauvres de la planète 4.

Dès l’aube de l’humanité, les animaux ont occupé une place essentielle dans nos sociétés. De nombreuses études établissent le lien entre développement de l’encéphale dans le genre Homo et la consommation de viande. À un point tel qu’il y a 1,5 million d’années, nos ancêtres y étaient devenus dépendants 5. D’un rapport proie-prédateur, la domestication de nos futurs animaux d’élevage il y a 13.000 ans, y compris celle du chien qui l’a précédée de peu (23.000 ans tout de même...), a complètement modifié le lien organique que les humains avaient avec les animaux. Certains d’entre nous ont même muté génétiquement pour pouvoir boire le lait de nos ruminants 6.

À chaque innovation permettant une augmentation de la production agricole et une réduction de la mortalité des populations humaines, on observe un lien avec l’élevage. Le problème, c’est que depuis Adam Smith et la modification sémantique, mais lourde de sens, « d’élevage » en « productions animales », on a questionné, dans l’agriculture industrielle, le lien nécessaire entre les cultures et l’élevage et on est entré dans une logique purement productiviste. Poussées par ce productivisme, les activités se sont spécialisées, et leurs interactions se sont limitées à des échanges de flux (résidus de cultures, fumier), pour autant qu’ils soient justifiés économiquement. Cette industrialisation, qui s’appuie sur l’animal-machine de Descartes, déshumanise le rapport aux animaux et réduit ceux-ci à leur valeur marchande et d’usage. Cette vision des relations aux animaux autorise dès lors tous les abus à leur encontre dénoncés par les végan·e·s.

Pourtant, de nombreux·euses éleveur·euse·s aujourd’hui sont conscient·e·s que leurs animaux ont une valeur en eux-mêmes et pour eux-mêmes et s’opposent de facto à la vision purement zootechnicienne qui « vise l’utile et non le beau » 7. En plus de ses limites éthiques, l’industrialisation a clairement montré ses limites environnementales.

La vraie oppositionSouhaitons-nous poursuivre dans cette fuite en avant et supprimer l’élevage et les éleveur·euse·s qui vivent pleinement leur engagement vis-à-vis de leurs animaux, pour consommer des produits de substitution hautement transformés ? Ou voulons-nous réécrire un contrat social avec les éleveur·euse·s-paysan·ne·s ? Ceux·celles-ci sont capables de repenser un élevage durable et de le reconnecter à l’agriculture en appliquant les approches agroécologiques, sans nier les possibilités offertes par les nouvelles technologies, à condition qu’elles se mettent au service de l’Homme et dans le respect de l’animal, afin de rendre à l’élevage ses lettres de noblesse.


Bref, la vraie opposition, comme le dit Paul Ariès, ne se situe pas entre protéines animales et protéines végétales mais entre production industrielle de protéines animales et végétales d’une part et agriculture et élevage paysans d’autre part.#



 1. H. KAPLAN, K. HILL, J. LANCASTER, et al. « A theory of human life history evolution : Diet, intelligence, and longevity », Evolutionary Anthropology: Issues,         News, and Reviews : Issues, News, and Reviews, 2000, vol. 9, n° 4, pp. 156-185.

 2. A. MOTTET, C.DE HAAN, A. FALCUCCI, et al. « Livestock : On our plates or eating at our table ? A new analysis of the feed/food debate », Global Food               Security, 2017, vol. 14, pp. 1-8.

 3. H. HE. VAN ZANTEN, M. HERRERO, O. VAN HAL, et al. « Defining a land boundary for sustainable livestock consumption », Global change biology, 2018,              vol. 24, n° 9, pp. 4185-4194.

  4. D. GRACE, J. LINDAHL, F. WANYOIKE, et al. « Poor livestock keepers: ecosystem–poverty–health interactions », Philosophical Transactions of the Royal               Society B : Biological Sciences, 2017, vol. 372, n° 1725, p. 20160166.

 5. M. DOMÍNGUEZ-RODRIGO, T.R. PICKERING, F.DIEZ-MARTÍN, et al. « Earliest porotic hyperostosis on a 1.5-million-year-old hominin, Olduvai Gorge,                    Tanzania », PloS one, 2012, vol. 7, n° 10, p.46414

 6. A. CURRY, « Archaeology: the milk revolution. » Nature News, 2013, vol. 500, n° 7460, p. 20. 

7. J. PORCHER, Vivre avec les animaux. Une utopie pour le XXIe siècle, Paris, La Découverte, 2011.       © Tobias Northausen

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