Interview1Alors qu'au Brésil, la situation politique s'enfonce chaque jour davantage dans le chaos et que se dessinent des perspectives sombres et incertaines, Leonardo Boff, éminent théologien et penseur brésilien, nous propose une vision du futur de son pays qui n'est pas dénuée d'espoir. Cet homme de gauche, proche de Lula 1, nous rappelle l'importance de la théologie de la libération dans la mise en place des mouvements sociaux et de leurs combats en faveur des catégories les plus pauvres et marginalisées.

 

 

 

 

Comment expliquez-vous la victoire du candidat d'extrême droite Jair Bolsonaro, le 28 octobre dernier ?

Tout d'abord, bien qu'elle paraisse joviale et hospitalière, la société brésilienne est conservatrice. Les questions qui touchent à la famille traditionnelle comme l'homosexualité, le mariage entre personnes de même sexe, mais aussi celles liées aux Noirs 2, ainsi qu'aux Quilombolas3 et aux peuples autochtones, sont généralement rejetées ou débattues de manière négative. Tous ces groupes ont souffert et souffrent encore beaucoup de préjugés et de discrimination. Ensuite, les classes dominantes4 n'ont jamais accepté qu'un travailleur du Nordeste accède à la présidence du pays. Ils ont toujours cherché à le piéger. Ils ont réussi l'impeachment  de Dilma Roussef et finalement via le Lava-Jato 5 et en utilisant la Lawfare 6, Lula a été condamné et emprisonné, sans preuve claire, sans matérialité criminelle. Ces élites, riches et très riches, ont toujours contrôlé l'État pour obtenir leurs privilèges. Elles ont réussi à désigner un candidat d'extrême droite, Jair Bolsonaro, qui, élu, ferait le jeu de ces élites et de ses stratégies qui consistent à réduire le pouvoir de l'État, à privatiser autant que possible les communs (les biens naturels) comme le pré-sel 7, les centrales électriques, les terres amazoniennes. Pour y arriver, elles ont désigné un bouc émissaire : le PT comme parti le plus corrompu de l'histoire et Lula comme voleur. Ainsi, un anti-PTisme généralisé a été créé, ce qui a totalement empêché la formation d'une discussion sérieuse sur un projet de société pour le Brésil. De plus, Jair Bolsonaro, impréparé à son futur rôle et véritable ignorant, a évité tous les débats et utilisé des milliers de fausses nouvelles (fake news) en provenance de l'Irlande et du Portugal, discréditant le candidat du PT à la présidence, Fernando Haddad, une personne honorable. Près de 80 % des personnes interrogées sur ces mensonges ont dit leur accorder du crédit. L'élection de Bolsonaro repose donc sur une fraude qui a trompé, avec l'aide des marchés et des oligarchies économiques, des millions de Brésiliens fanatisés.

Après un mois de gouvernement, quelle est la situation ?

C'est déjà un chaos indescriptible. Les postes-clés du gouvernement sont occupés par des généraux à la retraite 8, de sorte que nous sommes gouvernés, pratiquement, par l'armée qui contrôle tout... La victoire frauduleuse de Bolsonaro a légitimé une culture de la violence. Elle existait déjà dans le pays à des niveaux insupportables comme l'attestent les plus de 62.000 meurtres par an. Mais maintenant elle se sent légitimée par le discours de haine qu'il a nourri pendant la campagne. Une réalité aussi sinistre débouche sur une forte impuissance et un vide d'espoir.

Dans ce contexte sombre et incertain, voyez-vous malgré tout de l'espoir ?

Je pars de l'hypothèse que le Brésil, pays complexe et aux dimensions continentales, est plus grand que sa crise. Je crois vraiment que cette crise a son côté positif, parce qu'elle a montré le côté sombre de la « cordialité » brésilienne.

Ni les élites, ni le gouvernement de Bolsonaro ne veulent un Brésil pour tous. Ils se sont simplement alignés sur Donald Trump.

Que derrière celle-ci peut aussi se cacher de l'hostilité et de la haine. En ce moment de grande colère et de haine dans la société, le côté pervers de la « cordialité » se manifeste. Elle est sortie du placard. Le fait est que ni les élites, ni le gouvernement de Jair Bolsonaro ne veulent un Brésil pour tous. Ils se sont simplement alignés sur Donald Trump, avec le risque que le Brésil ne perde ses relations avec la Chine, son plus grand partenaire commercial. Si la Chine et l'Union européenne rompent leurs relations avec le Brésil ou que ce dernier décide de se séparer de ces nations, une grande partie de nos entreprises exportatrices de viande et de soja pourraient faire faillite. De mon point de vue, l'alternative consiste à rompre avec nos dépendances historiques et à refonder la patrie sur d'autres bases et d'autres valeurs 9.

De quelle manière ?

J'identifie trois piliers, proprement brésiliens, qui pourraient soutenir un projet alternatif. Tout d'abord, celui de la nature. Le Brésil possède la plus grande biodiversité de la planète, la plus grande forêt tropicale du monde – l'Amazonie – 13 % des réserves mondiales d'eau douce, et une immense richesse en minerais et matériaux rares. Comme le dit Paul Krugman, prix Nobel d'économie, dans quelques années, toute l'économie passera par l'écologie. Les pays qui possèderont plus de biens et de services naturels (la bonté de la nature comme disent les Andins) auront un rôle décisif à jouer pour l'avenir de la vie et de la civilisation. Le deuxième pilier est le peuple brésilien lui-même, composé de représentants de 60 peuples différents qui vivent relativement sans préjugés raciaux et qui constituent un grand métissage (japonais, espagnol, allemand, italien, coréen, russe, ukrainien et autres). Ce peuple est très créatif, ouvert au dialogue et aux différences (malgré le traditionalisme des coutumes) et est accueillant. Le troisième élément est la culture brésilienne, riche et diversifiée, de par l'extension du pays et les différents écosystèmes, que ce soit en musique, architecture, artisanat ou dans son carnaval – la plus grande fête populaire du monde où se manifeste une incroyable créativité des populations des favelas dont sont issues les écoles de samba. J'estime que ces quelques éléments, qui peuvent être enrichis, ont la capacité de fonder un nouvel essai civilisationnel, important pour le processus mondial de globalisation, conférant légèreté, joie et aura mystico-religieuse (typique du peuple brésilien) opposé au processus actuel trop rigide et dont l'hégémonie est fondée sur la compétition et non sur la coopération.

De votre point de vue de théologien, comment peut-on comprendre les évolutions des dynamiques théologiques catholique et évangélique ?

L'Église catholique brésilienne a perdu ses grands prophètes qui dénonçaient la violation des droits de l'homme et l'oppression des marginalisés. La plupart des évêques ont été nommés par le Pape Jean-Paul II et Benoît XVI ouvertement conservateurs, plus endoctrinés que pasteurs. La plupart des évêques brésiliens ont peu de choses à dire sur la situation sociale brésilienne. Au contraire, l'affaiblissement de l'Église catholique a ouvert la voie aux Églises pentecôtistes et néo-pentecôtistes. Celles-ci rassemblent des milliers de fidèles, pour la plupart pauvres et nécessiteux. Il leur prêche l'évangile de la prospérité et non de la bienveillance. On n'y parle jamais de justice sociale et de transformation de la société. Ce sont des usines pour l'enrichissement de leurs bergers, de vrais loups, trompant les fidèles par des promesses et des miracles préconstruits. Le plus grand groupe néo-pentecôtiste, l'Église universelle du Royaume de Dieu, à la tête de laquelle se trouve l'évêque Macedo, a joué un rôle déterminant dans la victoire de M. Bolsonaro. Cette Église est devenue le centre de millions de fausses nouvelles, sans aucun sens éthique ou religieux.

Et qu'en est-il de l'Église du peuple et de ses communautés de base 10 ?

Nous devons différencier l'Église catholique comme grande institution qui, à mon sens est dans une crise grave, de l'Église du peuple. Il y a près de cent mille communautés de base ici ; plus d'un million de cercles bibliques qui lisent la Bible et en tirent des conclusions en termes de militance et d'engagement pour la justice sociale. Il y a le mouvement national Foi et Politique, national et régional, qui rassemble des laïcs qui voient dans l'Évangile une source d'inspiration pour une politique éthique et libératrice et voient dans la politique un lieu privilégié pour réaliser les biens du Royaume de Dieu que sont solidarité, justice sociale et esprit communautaire. En outre, il existe des mouvements de Sans-Terre et de Sans-Toit, fortement influencés par la théologie de la libération, dont les dirigeants viennent pour la plupart des cadres de l'Église de base. A ce niveau fondamental, l'Église est vivante, elle élabore sa liturgie, sa propre théologie et une interprétation innovante de la Bible. Ici est vivante la vraie théologie de la libération dans laquelle les théologiens entrent par la porte de derrière et ne sont que des compagnons des autres, sur le chemin de la libération.

Quelle est la plus grande réussite politique de la théologie de libération ?

Ce que Lula dit et répète toujours, c'est qu'elle est la force principale qui a constitué le PT, le parti des travailleurs. Sans l'Église de la libération, les mouvements sociaux chrétiens, le PT n'aurait jamais surgi comme le plus grand parti de masse de notre histoire. C'est l'une des raisons pour lesquelles les élites traditionnelles sont contre le PT, parce c'est un parti qui vient d'en bas, des pauvres, des noirs, de ceux qu'ils méprisent et humilient et qui s'élèvent dans la société et questionnent leur projet d'exclusion et de privilèges.
Lula a laissé un mouvement ouvrier autonome et vigoureux. Il est celui qui résiste le plus aux mesures anti-populaires, mesures qui nient les droits conquis par les travailleurs, et aux restrictions des politiques à destinations des populations pauvres. J'espère que le Brésil, la plus grande nation latine et dans l'Atlantique Sud, jouera, pour les raisons évoquées précédemment, un rôle important dans la formation d'un type d'humanité, enfin unifiée dans la même Maison commune, dans le cadre d'une véritable démocratie écologique et sociale, intégrant tous les peuples avec leurs spécificités, mais préservant et prenant soin de la seule planète qui nous fait vivre. #

 Réflexion d'un vieux théologien et penseur 1Réflexion d'un vieux théologien et penseur 1

Dans un tel contexte de délabrement politique au Brésil, avant de parler d'espérance, il faut retrouver la dimension de l'utopie. L'utopie ne s'oppose pas à la réalité, mais elle lui appartient, parce que celle-ci n'est pas seulement faite de ce qui est fait et donné, de ce qui y est palpable. Mais elle est également faite de ce qui peut encore être fait et donné, donc de ce qui est potentiel et faisable, de ce qui n'est pas encore visible. L'utopie naît de ces tréfonds de potentialités présentes dans l'histoire, dans chaque peuple et dans chaque personne. Le philosophe allemand Ernst Bloch a introduit l'expression principe-espérance. Celui-ci est plus que la vertu de l'espérance, il apparaît comme une source génératrice de rêves et d'actions. Le principe de l'espérance représente le potentiel inépuisable de l'existence et de l'histoire humaine qui nous permet de dire non à toute réalité concrète, aux limites de notre condition humaine, aux modèles politiques et aux barrières qui limitent la vie, la connaissance, la volonté et l'amour. Et dire oui à des formes nouvelles ou alternatives d'organisation sociale ou de formation de tout projet.Aujourd'hui, nous pouvons affirmer que les grandes utopies, les utopies maximalistes, celles des Lumières (alphabétisation de tous), du socialisme (faire prévaloir le nous sur le moi) et aussi du capitalisme (le moi sur le nous) sont entrés dans une crise profonde. Elles n'ont jamais réalisé ce qu'elles avaient promis : tout le monde ne participe pas à la culture alphabétisée, la majorité ne voit pas la distribution équitable et juste des biens et la richesse n'est le fait que de petits groupes et non de la majorité. De plus, toutes ces utopies ont dégradé la Maison commune par la surexploitation et ont produit un océan de pauvreté, d'injustice sociale et de souffrances évitables en lieu et place de bénéfices pour tous.Nous sommes donc obligés de nous tourner vers des utopies minimalistes, celles qui, ne pouvant pas changer le monde, mais qui peuvent cependant l'améliorer : recevoir un salaire qui réponde aux besoins de la famille, avoir accès aux soins de santé, envoyer les enfants à l'école, obtenir des transports publics qui ne font pas perdre tant de temps, avoir des services de santé de base, avoir des lieux de loisirs et culturels, et avoir une pension suffisante pour affronter les maladies du troisième âge.La réalisation de ces utopies minimalistes crée la base des utopies supérieures : aspirer à ce que la nation surmonte les relations de haine et d'exclusion, à ce que les peuples embrassent la fraternité, à ce qu'ils ne fassent pas la guerre, à ce que tous s'unissent pour préserver cette petite et belle planète Terre, sans laquelle aucune autre utopie ne serait possible.
Restaurer la force politique de l'espoirNous devons renverser la vapeur, ne pas considérer la situation actuelle comme une tragédie sans espoir, mais comme une crise fondamentale qui nous force à résister, à tirer les leçons des contradictions et à sortir plus mûrs, plus expérimentés et plus sûrs pour ouvrir une nouvelle voie, plus juste, démocratique, populaire et inclusive pour le Brésil. #
1. Extrait de Reflexões de um velho teólogo e pensador, https://leonardoboff.wordpress.com/2018/12/03/esperanca-indignacao-e-coragem/

                                                                                                                                                                                              Propos recueillis par Stéphanie Baudot et Thomas Miessen.


1. Leonardo Boff est un des seuls proches de Lula à être autorisé à lui rendre visite en prison.
2. 55,4 % de la population se déclarent noirs ou bruns de peau.
3. Villages composés de fugitifs noirs. Il y en a plus de mille au Brésil.
4. 1.173 de super riches, soit 0,05 % de la population qui contrôle 45 % de la richesse nationale. On retrouve dans les élites brésiliennes de grands propriétaires terriens, des militaires, des lobbys pro-armement et les puissantes églises évangéliques.
5. Lava-Jato (lavage express) est une vaste opération menée depuis 2014 d'enquête sur une affaire de corruption et de blanchiment d'argent impliquant notamment la société pétrolière publique Petrobras.
6. À interpréter comme la loi pour préjudicier l'accusé.
7. Les gisements de pré-sel (champ de pétrole) se situent dans la croûte terrestre, sous des couches de sel, à environ 7.000 mètres de profondeur. On en trouve au large des côtes brésiliennes.
8. Environs 8 postes importants. Des cinq ministères qui composent l'équipe économique du gouvernement, quatre sont sous le commandement de l'armée, ce qui représente la plus grande représentation vert olive dans l'administration publique fédérale depuis la dictature (https://www.brasildefato.com.br/2019/01/17/para-luiz-gonzaga-belluzzo-visao-dos-militares-que-estao-no-poder-e-antiquada/).
9. Voir à ce sujet, L. BOFF, Brasil: concluir a refundição ou prolongar a dependência, Éd. Vozes, 2018.
10. En plus de leur dimension spécifiquement religieuse, les communautés de base étaient des centres de prise de conscience, de résistance contre la dictature et de construction de la citoyenneté. L'articulation de ces communautés est l'un des points de départ de la fondation du Parti du Travail en 1980.

 

Le Gavroche

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