Bangladesch 2-0200 kopieDans l'industrie du textile basée en Asie, les (très) bas salaires et les affreuses conditions de travail ne sont pas un secret. En Europe, la réalité est loin d'être différente. Le grand public en est pourtant moins conscient. Mais, au vu des nombreuses marques qui produisent sur notre continent, tout le monde est concerné.

Le 24 avril 2013, à Savar, dans la banlieue de Dacca, capitale du Bangladesh, s'effondrait le Rana Plaza. 1.138 morts et 2.500 blessés sont à déplorer parmi les personnes travaillant dans plusieurs ateliers de confection de vêtements pour de grandes marques internationales. Cette catastrophe a ouvert les yeux du monde sur les conditions des ouvriers du secteur textile. Depuis ce jour-là, le regard se jette plus souvent vers l'étiquette de notre prochain achat vestimentaire. « Made in Europe ». Ouf. Le soulagement est-il cependant raisonnable ? Rien n'est moins sûr.

La situation des travailleurs de l'industrie textile dans les pays de l'Europe centrale et orientale est tout autant déplorable. Pourtant souvent installés dans des bâtiments modernes, les travailleurs ne jouissent que de piètres conditions : température élevée, exposition à des produits toxiques, peu d'espace... Mais le problème qui revient sans cesse est salarial. « La différence entre le salaire minimum légal et le salaire minimum vital (rémunération gagnée sur un temps de travail normal qui doit couvrir les besoins essentiels du travailleur et de sa famille) 1 est souvent plus importante en Europe qu'en Asie », précise Luc Triangle, secrétaire général de industriAll Europe, fédération syndicale internationale. Par exemple, selon la dernière enquête « Made in Europe » de la Clean Clothes Campaign, le salaire net minimum en Bulgarie ne représente que 18 % du salaire vital estimé par les travailleurs interrogés, 22 % en Hongrie, 24 % en Macédoine 2. Il est de 23 % au Bangladesh, réputé pour ses salaires très bas.

« Dans certains pays comme la Roumanie ou la Bulgarie, il existe certaines régions où demeure une pauvreté extrême, que l'on croyait éradiquée en Union européenne, dont ces deux pays font partie depuis onze ans », déplore le secrétaire général. Les témoignages recueillis par les enquêteurs de la Clean Clothes Campaign sont alarmants : « Mon salaire ne me permet que de payer ma facture d'électricité et d'eau » 3 ; « En un mois, je n'arrive pas toujours à atteindre le salaire minimum légal, alors que je travaille tous les samedis »4... L'agriculture de subsistance, l'endettement, les économies dans les frais médicaux... deviennent alors la norme pour de nombreux ouvriers.

Dans l'Union européenne, 1,7 million de travailleuses – entre 79 % et 92 % des employés sont des femmes – sont recensées dans le secteur du textile et l'habillement. Des pays européens hors UE comptent également de nombreuses ouvrières de cette même industrie, comme l'Albanie, la Serbie ou la Macédoine. Sans oublier une part importante de travailleuses au noir. « Le secteur informel signifie surtout du travail à domicile. Cette problématique induit du travail d'enfants, on ne peut pas le sous-estimer. L'enfant va à l'école le matin et aide sa maman l'après-midi ou le soir. C'est une réalité, au sein même de l'Union européenne », explique Luc Triangle.

Ce travail à domicile est parfois le prolongement des quotas de production qui sont souvent la norme dans les usines de textile. « Le patron et la marque négocient pour définir le coût d'une pièce, même si la marque a le dernier mot. L'employeur, qui doit se soumettre au payement d'un salaire minimum, réfléchit aux nombres de pièces à confectionner pour atteindre ce salaire minimum. Il s'avère que pour y arriver, travailler le samedi devient indispensable », indique Luc Triangle. Les travailleuses prestent donc des heures supplémentaires non payées ! La Clean Clothes Campaign rapporte d'autre part que le salaire minimum n'est même pas toujours respecté dans plusieurs pays 5.

Outre de bas salaires, les marques qui possèdent leurs ateliers dans les pays d'Europe de l'Est – Gucci, Hugo Boss, Benetton, H&M, Décathlon, entre beaucoup d'autres – y trouvent une position géographique stratégique. Il ne faut en effet qu'un à deux jours de route pour importer les produits depuis les usines, contre 25 à 30 jours de bateau quand c'est confectionné en Asie. Et lorsqu'un article a du succès, il est important de le réassortir rapidement dans ses rayons. Pour les marques de luxe, cette proximité leur permet aussi de ne commander que de petites quantités de marchandises.


L'Europe finance-t-elle ces bas salaires ?

Pour se défendre face à leurs employeurs, les travailleurs peuvent se tourner vers les syndicats. Mais ceux-ci sont très faibles, en aucun point comparable à ceux que nous connaissons. « Ils sont composés de très peu de membres, il n'y a pas de structure, les cotisations ne sont payées que de temps en temps... », décrit Luc triangle. Les syndicalistes sont parfois menacés, harcelés, discriminés... « Le principe d'un syndicat libre et indépendant n'est pas accepté. Les recrutements de membres se font en dehors des heures et du lieu de travail. Dans de nombreux pays, dès qu'un employeur remarque une phase de syndicalisation en cours chez l'un de ses employés, très souvent, il le licencie. »

Les employeurs éprouvent quant à eux deux problèmes. Premièrement, la pression émise par les marques pour définir les prix, et donc garder les salaires bas. Deuxièmement, le manque de main-d'œuvre, le secteur perdant toute attractivité. « Un chef d'entreprise me racontait, lors de mon dernier voyage en Bulgarie, qu'il devait refuser des commandes car il n'a pas assez d'employés. Depuis le marché unique européen, les jeunes et les personnes qualifiées ont quitté le pays. Cela se compte parfois en millions, notamment en Roumanie. Il n'y a pas de futur avec des salaires aussi bas. Et pas seulement dans le secteur du textile ! »

Les grandes marques ont le luxe de pouvoir choisir dans quel pays s'implanter, les gouvernements regorgeant d'idées pour les attirer. En Serbie, les subventions sont nombreuses pour la création de nouvelles usines. Cela consiste parfois à donner 10.000 euros par travailleur recruté. « Mais les patrons détournent ces opportunités. Avec 10.000 euros, il est possible d'offrir trois ans de salaire. Après ces trois ans, l'usine se déclare en faillite, et profitera plus tard, à nouveau, de ces subventions », explique Luc Triangle.

L'Europe finance-t-elle inconsciemment l'attractivité de grandes marques peu regardantes sur les conditions des travailleuses ? Pour le secrétaire général de industriAll Europe, la question doit être posée. « Ce n'est pas un secret, les candidats à l'Union européenne, tels que l'Albanie, la Macédoine ou la Serbie, reçoivent des fonds européens. L'exemple de la Serbie n'est pas isolé, la Macédoine offre également des subventions aux entreprises qui viennent s'installer dans certaines régions. Il est totalement imaginable que ces fonds financent directement ou indirectement l'attractivité d'investisseurs étrangers. »


Agir sur les marques simultanément

Pour tenter d'améliorer la situation salariale des travailleuses, il est primordial de mettre la pression sur toutes les marques en même temps. Luc Triangle explique : « Elles sont en compétition entre elles. Si une marque augmente ses prix pour de meilleurs salaires, elle pourrait perdre en compétitivité et donc refuser la proposition. Elles doivent toutes accepter simultanément l'accord. »

Il est également nécessaire que les syndicats acquièrent davantage de puissance. Et selon le secrétaire général de industriAll Europe, il faut les pousser à investir leurs peu de moyens dans les bonnes priorités, notamment le recrutement. « Nous allons aussi organiser la formation des nouveaux syndicalistes », ajoute-t-il. Les employeurs ne sont pas non plus organisés entre eux : il existe peu d'organisations patronales, très peu puissantes. C'est un défaut important qui empêche de meilleures négociations et la mise en place d'accords contraignants dans le secteur. Sauf en Macédoine qui est l'exception, les accords ne se font qu'au sein de l'entreprise.

« De leur côté, les États doivent instaurer des législations encadrant des négociations collectives et instituant des contrôles indépendants. Ils doivent aussi empêcher la population de partir. Augmenter le salaire minimum légal les aiderait grandement », note Luc Triangle, avant de conclure : « L'Union européenne ne peut pas accepter que de telles conditions de travail existent en son sein. Il faut regagner la confiance des travailleurs, en compétition perpétuelle entre eux. Sinon l'Europe n'existera plus ! Le Brexit et la montée des partis extrêmes et anti-européens constitue pourtant un signal d'alarme» #


1. Le principe du salaire vital est un droit humain établi dans la Déclaration universelle des Droits de l'Homme, dans le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels des Nations Unies, ainsi que dans plusieurs conventions de l'OIT.

2. www.achact.be/news-info-285.htm

3. Made in Europe. L'industrie de l'habillement en Europe centrale et orientale : bienvenue au paradis des bas salaires !, 2017, Clean Clothes Campaign.

4. Salaires de misère. La production de vêtements en Europe de l'Est et en Turquie, 2014, Clean Clothes Campaign.

5. Made in Europe. L'industrie de l'habillement en Europe centrale et orientale : bienvenue au paradis des bas salaires !, 2017, Clean Clothes Campaign.

 

 

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