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Le 6 avril 1974, Monseigneur Massaux, recteur de l’Université catholique de Louvain, inaugurait la « Faculté ouverte en Politique économique et sociale ». Les orateurs soulignèrent l’innovation que représentait cette initiative conjointe de l’Université et du Mouvement ouvrier chrétien. La FOPES est le produit d’une double ambition. Elle est le chaînon manquant qui couronne les efforts du mouvement ouvrier pour assurer une formation solide aux militant-e-s et aux cadres des organisations sociales et le fruit d’une politique volontariste de démocratisation des études dont l’université ne pouvait rester en marge.

 

 Depuis les cercles d’études de la fin du XIXe siècle, en passant par les semaines sociales wallonnes ou flamandes qui rassemblaient, chaque année, des centaines de propagandistes, avec la création, dans l’entre-deux-guerres, d’écoles sociales pour former des auxiliaires sociales ou des propagandistes ouvriers, le Mouvement ouvrier chrétien ne manque pas d’initiatives pour offrir aux militant- e- s les savoirs utiles à leur engagement et pour former des cadres dont les nouvelles institutions sociales ont besoin 1.
Après la seconde guerre mondiale, le développement de la concertation sociale dans les entreprises avec l’installation des conseils d’entreprise, des comités de sécurité et d’hygiène et la reconnaissance de la délégation syndicale, nécessite de former de toute urgence les nouveaux mandataires à leur mission. Des écoles de délégués, des écoles sociales régionales s’organisent partout avec des programmes d’études qui couvrent des matières directement mobilisables par les délégué-e-s comme l’économie, la législation du travail, la sécurité sociale, la sociologie des organisations, mais également des cours de philosophie, de l’histoire – et comme nous sommes dans le giron du Mouvement ouvrier chrétien –, de la morale et l’initiation à la doctrine sociale de l’Église.
Au niveau de la pédagogie, le mouvement ouvrier est en recherche constante. Former des adultes reste une gageure et suppose des méthodes appropriées. Entre la transmission d’un savoir et la mobilisation des compétences des travailleurs, l’écart est grand. Dans sa leçon inaugurale de la première semaine syndicale, en 1908, le chanoine Douterlungne souligne les options pédagogiques : « La semaine syndicale a pour but d’instruire théoriquement et pratiquement ceux qui ont à s’occuper de l’organisation et de la direction des syndicats ouvriers. La semaine syndicale étant une réunion d’étude et de travail, et non d’apparat, nous n’avons pas fait appel pour donner les cours à des sommités du monde catholique ou sociologique, mais à des hommes voués à la politique syndicale par leurs fonctions et ayant fait leurs preuves comme professeurs d’auditoires ouvriers. Les cours s’adressent principalement aux ouvriers, membres des comités syndicaux, qui feront la majorité de l’auditoire... Les cours ne sont pas des conférences, encore moins des discours, mais des classes où le professeur parle à ses élèves. (...) Dans l’interrogatoire, nous ne disons pas la discussion, qui suivra les cours, ces difficultés seront soumises au professeur et élucidées par lui avec le concours de tous. Que nos auditeurs se persuadent que leurs professeurs sont des amis, des compagnons de lutte et de travaux auxquels ils sont invités à soumettre en toute liberté leurs doutes ou leurs idées personnelles » 2.
Le mouvement ouvrier est capable de développer parallèlement une tout autre approche, qui s’appuie sur l’autonomie des personnes. Les mouvements comme les Ligues des femmes, la JOC-JOC/F ou plus tard les Équipes populaires pratiquent, entre autres, la méthode « Voir-Juger-Agir », suivant l’expression popularisée par Joseph Cardijn, à travers la révision de vie, les enquêtes et l’action sociale. Cette approche via la culture ouvrière s’inscrit dans le champ de l’éducation populaire, désignée plus tard par le concept d’ « éducation permanente ». La FOPES est l’héritière de ces pratiques quand elle inscrit dans son règlement des études, la réalisation d’un mémoire-action ou dans sa volonté proclamée de former des acteurs de changement, à partir de leurs réalités et leurs engagements.

La démocratisation des études

La FOPES est aussi le produit d’une revendication culturelle du monde ouvrier. Après avoir obtenu la démocratie politique (1919 et 1948), la démocratie sociale avec le Pacte social et la mise en place de la sécurité sociale (1944) et une ébauche de « démocratie économique » avec les lois sur l’organisation de l’économie (1948) et les accords sur l’accroissement de la productivité (1954), le mouvement ouvrier revendique la démocratie culturelle, et plus particulièrement l’accès des travailleurs et travailleuses à la culture et à l’éducation. Cela suppose la reconnaissance et la subsidiation de la culture populaire et ouvrière et une remise en question de l’école comme institution reproductrice des classes sociales et du pouvoir 3.
En Belgique, l’enseignement fait l’objet de tensions permanentes entre les mondes laïc et chrétien. La « guerre scolaire » entre les tenants de l’enseignement catholique et de l’enseignement public atteint son paroxysme dans les années cinquante avec la mobilisation du monde catholique contre les décisions du gouvernement Collard (libéral socialiste) 4. Ce mouvement de protestation amène à la signature du Pacte scolaire en 1958. Il reconnaît la coexistence de deux réseaux avec l’enseignement officiel neutre (dont l’autorité dépend du pouvoir communal, provincial ou communautaire) et l’enseignement libre, subventionné par l’État où l’on retrouve des établissements, dont le pouvoir organisateur est laïque ou confessionnel. Le Pacte scolaire signé, de nouvelles réflexions et revendications émergent : accès de tous à l’école, démocratisation des études, le droit de se former tout au long de la vie, les crédits d’heures, etc.
Le Mouvement ouvrier chrétien interpelle les institutions chargées de l’éducation : que fait l’université pour le monde du travail ? Quelle place l’école accorde-t-elle à l’éducation des enfants de la classe ouvrière? Quelles réformes l’enseignement technique et professionnel entreprend-il pour répondre non seulement aux besoins des producteurs, mais aussi au développement des élèves? Quelle ouverture les comités scolaires sont-ils prêts à faire ? Quelle collaboration entre Famille et école peut-on mettre en place ? Or, constate le MOC, les travailleurs contribuent le plus, de par leur nombre, au financement de l’éducation sans en avoir beaucoup de retour. « L’équilibre entre les forces représentées par le travail et le capital (où ceux qui le gèrent), déjà si fragile, pourrait être rompu pour longtemps en faveur de ce dernier, par la supériorité que lui confère son étroite liaison avec l’enseignement supérieur, la recherche et la science, si un effort de formation correspondant n’est pas accompli dans le monde du travail » 5. La demande est claire : il faut une université au service du monde du travail tout comme elle est historiquement au service de la bourgeoisie et du monde patronal par la Fondation Industrie-Université 6.

Une première passerelle

En 1962, les Facultés universitaires Notre-Dame de la Paix à Namur et le MOC scellent un partenariat avec la création de l’Institut supérieur de culture ouvrière (ISCO). Il s’agit d’une formation supérieure qui, au terme d’un parcours de 4 années et après le dépôt d’un mémoire-action défendu publiquement, est sanctionnée par un titre de Graduat en sciences du travail, délivré par les Facultés universitaires.
Max Bastin, promoteur du projet, synthétise ce qu’est l’ISCO : « Le but de l’ISCO (…) consistait en fait à donner à des militants sociaux engagés une formation et une connaissance qui leur apporteraient ce dont leur condition sociale les avait injustement privés à l’origine, formation et connaissance qui conféreraient ainsi à leur action une plus grande efficacité. Ceci n’est pas nouveau et restait conforme à un ancien projet du mouvement ouvrier. Mais l’expérience de l’ISCO nous conduisait à nous poser une série de questions… Cette dialectique de l’action et de la pensée recèle un dynamisme merveilleux. Un des buts de l’ISCO est de donner à des hommes aussi nombreux que possible la capacité de cette dialectique et d’être les animateurs compétents et efficaces des structures dont ils sont les membres afin de les renouveler dans leur doctrine et dans leur action, et de les entraîner vers la réalisation de projets conformes aux besoins des hommes d’aujourd’hui et des hommes de demain » 7.
Les cours se déroulent le samedi, en décentralisation, réunissant des classes de 20 à 25 étudiants. La sélection des étudiants se fait sur base d’un entretien, d’un test d’entrée et le fait de pouvoir justifier quelques années d’expérience militante. Il n’y a pas d’autres exigences. L’accès est donc particulièrement démocratique. Au niveau de la pédagogie, l’ISCO innove : il faut partir de l’expérience des travailleurs et des travailleuses, mobiliser leurs compétences et leurs acquis et construire le savoir à partir de ce socle. Les étudiant(e)s sont appelé(e)s à travailler en groupe et en sous-groupe. Ils sont invités à prendre en main leur formation et à participer à tous les niveaux de décision de l’ISCO : c’est ensemble que l’on change la société, c’est ensemble que l’on peut apprendre des uns et des autres. En 1962, deux groupes à Liège et à Charleroi se lancent dans l’aventure qui dure toujours.
L’ISCO vient compléter la structure de formation des organisations et du Mouvement ouvrier chrétien. Il manquait en effet « un instrument de formation de niveau élevé qui donne à des dirigeants et militants des organisations du mouvement une capacité de participation et d’animation à tous les niveaux, surtout au niveau où ont lieu les affrontements et les contestations avec les représentants de l’État ou du Capital et aux endroits où se prennent les décisions » 8.
Derrière cette initiative, il y a des hommes : Max Bastin, responsable du CIEP, initiateur du projet, André Oleffe, président du MOC. Du coté de l’université de Namur, il y a les pères Raes, Maon et le recteur le père Denis. Les premiers professeurs, appelés dans le jargon de l’ISCO animateurs, sont souvent (mais pas uniquement) des universitaires, professeurs, chercheurs et/ou assistants. Les contenus de cours, les travaux à réaliser, les modes d’évaluation, les critères retenus sont précisés dans un « contrat pédagogique » discuté et débattu en groupe. Une fois adopté, il devient la référence sur laquelle, étudiants et enseignant peuvent s’évaluer réciproquement. En 1967, la séance académique de remise des premiers diplômes ISCO est l’occasion de dresser un premier bilan. Il faut continuer à travailler les programmes, améliorer les méthodes pour partir de la vie et de l’expérience plutôt que de l’étude. Enfin, la participation des étudiants à la conception et au développement de l’ISCO doit devenir une priorité. Le monde universitaire fait aussi son autocritique: cet effort d’émancipation culturelle des travailleurs qu’est l’ISCO a reposé davantage sur des collaborations individuelles que sur une véritable prise en charge et une ouverture de l’institution universitaire.
L’ISCO grandira en nombre de groupes et d’étudiants. La formule décentralisée permet de toucher un maximum de travailleuses et de travailleurs dans toute la Wallonie et à Bruxelles. Au fil des années, l’ISCO s’adapte au monde qui change et modifie de manière souple, son programme tant au niveau de la forme, du contenu que des méthodes. Mais le principe fondateur reste le fil rouge : être un facteur de promotion culturelle et de démocratisation des études pour des étudiants-travailleurs, acteurs de changement là où ils sont engagés et où ils vivent.

La Fondation Travail-Université (FTU)

L’étape suivante dans la coopération entre mouvement ouvrier et monde universitaire est franchie avec la création de la Fondation Travail-Université, le 28 mars 1967 9. Elle se compose paritairement des représentants des institutions ouvrières chrétiennes (syndicats, coopératives, mutualités, mouvements d’éducation permanente) et des membres des universités de Namur et de Louvain (section francophone). Elle a pour mission la formation et la recherche adaptée aux besoins du monde du travail. La présidence est assumée par André Oleffe 10.
Si, sur le plan de la formation, les objectifs sont clairement définis, dans le domaine de la recherche, la réflexion est moins avancée. Elle doit répondre aux besoins du monde du travail, de son progrès humain et notamment de son progrès culturel. « Tout le problème de l’éducation de masse et de l’usage, à cette fin, des moyens de communication de masse est à prospecter. Mais en réalité, tout le domaine socioéconomique, sociopolitique et socioculturel s’offre à nous, dans une perspective neuve » commente Max Bastin 11. Les Facultés Notre-Dame-de-la-Paix à Namur attribueront un poste d’assistant à la Fondation Travail-Université, pour mener des recherches sur les thématiques portées par le MOC.
L’Université catholique de Louvain innove également. Elle modifie les structures de son Institut des sciences du Travail (IST) et affecte un mandat d’assistant aux recherches pilotées par la FTU. « L’intérêt de l’UCL pour le monde du travail » constate Guy Bajoit, « n’avait donc pratiquement qu’un caractère individuel : son Institut supérieur du Travail (IST) était inefficace et peu fréquenté, s’occupant surtout de médecine du travail. Les premières manifestations institutionnelles d’intérêt pour le monde du travail se situent d’abord en mars 1967 lors de la création de la Fondation Travail-Université, puis en 1968 avec la réforme de l’IST et l’admission en licence en sciences du travail de sept étudiants qui venaient de terminer leurs études à l’ISCO. Pour la FTU et pour les animateurs de l’équipe ISCO, cet accès de leurs élèves à un institut universitaire a la valeur d’une brèche dans le système d’accès à l’université qui doit être agrandie, étendue à d’autres cycles d’études » 12.
Cette ouverture de l’université est intéressante, mais l’expérience reste insatisfaisante. Les conditions d’études de plein exercice même avec des horaires aménagés ne permettent pas une conciliation aisée entre travail et études. La pédagogie ne tient absolument pas compte de la qualité de ces étudiants travailleurs. Elle ne prend pas en considération le fait qu’il s’agit d’adultes qui ont un engagement, une opinion et demandent à l’Université et donc aux professeurs, une analyse du monde social, politique et économique.
La réflexion se poursuit. En avril 1970, l’Université met en place la Commission Travail-Université chargée de rédiger un premier « projet de politique universitaire à l’égard du monde du travail ». Ce groupe rassemble des personnalités du monde universitaire (plurifacultaires) et du Mouvement ouvrier chrétien. D’emblée, il s’inscrit dans un projet global de démocratisation des études et de l’accès aux études supérieures. Elle demande aux autorités universitaires d’adopter le principe de « l’université ouverte », de défendre ce projet, de le soutenir et de préparer concrètement sa mise en œuvre. Parallèlement à la mise en place de cette université ouverte, elle plaide pour la démocratisation de l’accès à l’université en avançant les propositions suivantes : flexibilité des conditions de temps et de lieux des études (quadrimestres, crédits, extension à tous les grades universitaires d’une formule d’examen analogue au jury central, information des futurs étudiants, politique systématique des passerelles et d’orientation dans l’enseignement supérieur tout entier, exploitation des données du dossier social pour l’orientation et le contrôle d’une politique de démocratisation et formation de professeurs de l’enseignement supérieur) 13.
Pour le MOC, il faut aller plus loin. L’université doit élargir l’accès aux études en contribuant à supprimer les barrières économiques, psychologiques et sociales qui s’imposent aux travailleurs et à leurs enfants. Le projet d’un cursus universitaire complet, intégré et adapté aux contraintes du monde du travail s’ébauche. La formule se cherche: cours du soir, de week-ends, par des formules à temps partiels ou de cours par correspondance via la télévision 14. Le projet de Faculté ouverte en Politique économique et sociale est déposé en 1972 15. « L’objectif est d’organiser un nouveau type de formation en politique économique et sociale, d’un niveau scientifique équivalent à celui d’une licence universitaire. Mais cette formation, s’adressant à un public autre que celui de l’université actuelle, différera fortement des licences universitaires tant par les méthodes pédagogiques utilisées que par le contenu proposé. Ouverte à l’ensemble de la partie francophone du pays, la formation sera organisée en collaboration avec le monde du travail, y compris les mouvements d’éducation populaire, les organisations sociales et les centres universitaires francophones. Cette licence s’adresse d’abord à des hommes et des femmes déjà engagés professionnellement et/ou militant dans diverses organisations politiques, sociales et culturelles et qui veulent rendre plus efficace leur participation à la construction d’une société démocratique et leur rôle de citoyen qui s’exprime souvent en marge de leur travail professionnel» 16. Il faudra encore deux années de négociation, avant que les premiers groupes FOPES entament leur cursus, en février 1974.
Au départ, le projet se pense et se veut pluraliste, impliquant les organisations sociales tant chrétiennes que socialistes et associant les universités d’orientation différente, mais la coopération socialiste avec l’université était encore trop embryonnaire pour leur permettre d’avancer dans un partenariat. Les négociations ne purent se poursuivre. La FOPES relève de l’UCL-MOC, mais restera ouverte à tous les militants. Le public est pluraliste 17.

La FOPES

Depuis 1968, l’Université catholique de Louvain traversait une des graves crises de son existence avec la séparation en deux entités. La section francophone se prépare à quitter la cité universitaire médiévale, Louvain, pour créer une université nouvelle et une ville nouvelle, dans le Brabant wallon et à Bruxelles. La Faculté ouverte en politique économique et sociale participe aussi de ce changement et son Recteur, Monseigneur Massaux, comprend tout l’intérêt de s’ouvrir aux acteurs et forces vives de la région où l’Alma Mater allait s’implanter.
La FOPES est largement héritière des pratiques de sa grande sœur, l’ISCO. La plupart des enseignants de la FOPES animaient des cours à l’ISCO. Intégrée à l’Université catholique de Louvain, la FOPES se distingue par son organisation particulière : des groupes composés de 25 étudiants en moyenne, décentralisation partielle de son enseignement en Wallonie et à Bruxelles, horaire décalé (un jour semaine ou le samedi), séminaires résidentiels. Son programme est une formation interdisciplinaire, orientée vers le traitement de questions, l’analyse de projets et des réformes, à l’œuvre dans les politiques économiques et sociales 18.
Pour les enseignants, l’approche est innovante : contrat pédagogique, évaluation formative, évaluation certificative, travaux de groupe plutôt que restitution des savoirs... Cela suppose l’acceptation d’une pédagogie démocratique et critique. L’université a donc accepté d’attribuer à des enseignants coordinateurs, cette mission d’animer l’équipe pédagogique, de valider le programme de formation et d’accompagner la démarche mémoire. Les coordinateurs ont également pour tâche de préparer les épreuves d’admission et d’examiner si le candidat ou la candidate a le niveau pour suivre avec profit, sans titre requis, un enseignement de deuxième cycle universitaire. En 40 ans d’existence, les étudiants et étudiantes ont évolué, mais ils restent des acteurs de changement 19. « La force du projet fondateur de la FOPES », dira François Martou « est d’avoir refusé d’accorder à n’importe quel public n’importe quelle formation. Nous ne sommes pas des distributeurs de savoirs, nous nous adressons à des agents de changement de social » 20. L’entrée à la FOPES passe par la constitution d’un dossier où le ou la candidate présente ses motivations et ses expériences, une épreuve d’admission comprenant un examen écrit (connaissance en économie et analyse critique de texte) et un entretien oral ainsi qu’une rencontre avec les conseillers à la formation. Ces derniers testent la motivation et vérifient l’expérience acquise.
Ces « commissaires politiques du projet pédagogique », comme se plaisait à les appeler le premier directeur de la FOPES 21, sont une autre innovation. Il s’agit de permettre au groupe de s’organiser, de prendre démocratiquement les décisions dans le pilotage de leur formation. Ces « animateurs » appelés par la suite « conseillers à la formation » assument également un rôle de médiation de manière à garder ce difficile équilibre entre l’étudiant, acteur de sa formation et l’enseignant, pourvoyeur de savoir. Aujourd’hui, cette fonction inusitée a acquis une reconnaissance statutaire, une légitimité au sein de l’université et existe dans d’autres facultés.
La formation a une exigence de travail individuel et aussi collectif au sein du « groupe » et du « sous-groupe ». Quatre à cinq étudiants se réunissent chaque semaine, au même rythme que la journée de cours, pour préparer les travaux, les cours. Chaque groupe est également appelé à préparer et organiser des séminaires thématiques et à gérer l’apprentissage collectif. La formation met en œuvre les valeurs de justice, d’entraide et de solidarité.
La FOPES a innové dans de nombreux domaines. Elle a pu s’ouvrir aux besoins de formation des responsables africains engagés dans des projets de développement, en créant en 1990, une FOPES-SUD. Elle fait office de laboratoire pédagogique. L’université a depuis ouvert de nouveaux programmes à la formation d’adultes. Ses méthodes ont été reprises et intégrées dans des pratiques pédagogiques de l’institution universitaire : la valorisation des acquis de l’expérience, la pédagogie du projet, l’évaluation formative et certificative, la pédagogie de la réussite (des travaux plutôt que des examens de restitution), etc. Si la FOPES est une chance pour le mouvement ouvrier, pour les travailleurs et les travailleuses, elle fut aussi une opportunité pour l’université du XXe et du XXIe siècle.
En quarante années d’existence, le contexte évolue : scolarité obligatoire jusqu’à 18 ans, démocratisation des études supérieures, concurrence dans la formation d’adultes, masters de courte durée, difficulté de faire valoir un projet collectif, primauté de l’efficacité plutôt que l’égalité des chances, prévalence de la recherche sur l’enseignement et le service à la société, réduction des crédits d’heures pour les travailleurs, etc. La première génération, celle des pionniers, cède la place à des nouvelles équipes pédagogiques. Les enseignants se renouvellent. Les jeunes académiques prennent le relais et adoptent la méthode fopésienne. Parallèlement, la FOPES participe à un pôle de recherche via le Centre interdisciplinaire de Recherche Travail, État et Société (CITRES). Du côté des conseillers à la formation aussi, les premiers arrivent à l’âge de la retraite. Les cadres administratifs présents depuis le début de l’aventure, passent le témoin et avec eux, la connaissance accumulée pendant toutes ces années, s’estompe. La Faculté ouverte est une entité « juridique » atypique qui doit continuellement louvoyer entre les mesures de restructuration, initiées par l’Europe avec le processus de Bologne, les autorités politiques communautaires quand ce n’est pas l’autorité académique, elle-même. La FOPES s’adapte tout en continuant à défendre ses intuitions fondamentales : une formation de haut niveau généraliste pour des agents de changement dans un contexte socioéconomique en pleine mutation 22.



1. Marie-Thérèse Coenen, « Le Mouvement ouvrier chrétien : l’éducation et la formation des travailleurs adultes » dans ACCS &MOC, Regards croisés sur l’éducation permanente, 1921 & 1976, Bruxelles, EVO, 1996, pp. 29-64.
2. Introduction à la semaine syndicale, 1908, p. 3.
3. Roger Cantinaux, Émile Creutz, Hubert Dewez, René Schoonbrodt, « Contexte historique de la création de la FOPES : l’émergence d’une nouvelle articulation entre l’éducation permanente et l’Université », XXème anniversaire de la Faculté Ouverte de Politique Economioque et Sociale (FOPES), Louvain-la-Neuve, 12 mars 1994.
4. Jeffrey Tyssens, « Guerre et paix scolaires. 1950-1958 », Bruxelles, De Boeck-Université, 1997.
5. Note manuscrite de Max Bastin, 1962, Archives MOC, Bruxelles.
6. Crée en 1954, dans le cadre de l’Office belge pour l’Accroissement de la Productivité. L’Université cherchant à sortir de sa tour d’ivoire, opte en priorité pour la coopération avec le monde économique. Dans ce cadre, elle ouvre un potentiel important de formation, d’expertise, de recherche et de créativité industrielles. Le volet syndical restait le parent pauvre avec une orientation technocratique des contenus de formation. Voir Roger Cantinaux et alii, «Contexte historique de la création de la FOPES», p. 5.
7. Max Bastin, « L’Institut supérieur de culture ouvrière » dans Les Dossiers de l’action sociale catholique, novembre 1968, p. 500.
8. Max Bastin, « L’Institut supérieur de culture ouvrière » dans Les Dossiers de l’action sociale catholique, novembre 1968, p. 499.
9. Les statuts sont publiés au Moniteur belge du 27 avril 1967.
10. André Oleffe (1914-1975) est président du MOC de 1950 à 1973 et deviendra président du conseil d’administration de l’UCL de 1970-1974. Il est ainsi le trait d’union entre le monde ouvrier et le monde universitaire. Pierre Tilly, « André Oleffe. Un homme d’influence », Bruxelles, Le Cri édition, 2009, pp. 316-317.
11. Max Bastin, « Perspectives concrètes pour la fondation Travail-Université, FTU », Courrier 28 mars 1967, (CARHOP, Archives MOC, Fonds Victor Michel, Boite 109).
12. Notes de Guy Bajoit, « Essai d’élaboration d’un modèle théorique d’analyse de changement social et d’application de ce modèle à l’université dans ses rapports avec la société », mai 1970, CIEP, p. 27.
13. Commission Travail-Université, Rapport final, UCL, avril 1971, 14 p. + Annexes au rapport final, avril 1971.
14. Section Louvain de la Fondation Travail-Université, Avant-projet d’une faculté ouverte en politique économique et sociale, Louvain, le 27 avril 1972.
15. « La dénomination Faculté ouverte apparaît aujourd’hui comme une expression ayant sa signification propre. Loin de suggérer le caractère fermé des facultés existantes, elle se réfère à la notion répandue d’Open University. Elle illustre à nos yeux le public nouveau de travailleurs adultes auquel la Faculté s’adresse » Fondation Travail-Université, section Travail-Université de l’UCL, La Faculté ouverte de politique économique et sociale, Louvain, 1972, p. 4.
16. Section Louvain de la Fondation Travail-Université, Avant projet d’une Faculté ouverte en Politique Economique et Sociale, Louvain le 27 avril 1972. (CARHOP, Fonds Hubert Dewez, FTU, Commission Travail-Université, non inventorié).
17. « Des savoirs pour l’action ». Entretien avec Georges Liénard et François Martou » dans La Revue nouvelle, n°11, novembre 1999, pp. 14-27.
18. Pierre de Saint-Georges, Michel Capron, « La Faculté ouverte de politique économique et sociale » dans La Revue nouvelle, n°5-6, mai-juin 1974, pp. 466-474. Michel Capron, « Vingt-cinq ans, le bel âge de la Fopes » dans La Revue nouvelle, n°11, novembre 1999, pp. 9-13.
19. « 25 ans de formation d’ "acteurs de changement" : un défi relevé », ss la dir Florence Degavre, dans Les Cahiers Fopes, novembre 1999, n°2 [série Recherches].
20. « Des savoirs pour l’action. Entretien avec Georges Liénard et François Martou » dans La Revue nouvelle, n°11, novembre 1999, pp.14-27.
21. François Martou (1943-2009), professeur à l’UCL, a été directeur de la Fopes de 1974-1986 et président du MOC de 1988 à 2006. « Des savoirs pour l’action. Entretien avec Georges Liénard et François Martou » dans La Revue nouvelle, n°11, novembre 1999, pp. 14-27.
22. « Mutations de la société et transformations des solidarités. Penser, analyser et proposer », actes de la journée d’étude du XXème anniversaire de la FOPES, Louvain-la-Neuve, 12 mars 1994.


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