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InterviewTorrekensLes attentats de Paris ont une nouvelle fois relancé le débat sur le lien entre terrorisme et islam. Ce qui frappe Corinne Torrekens, politologue et spécialiste de l’islam, c’est la méconnaissance des processus qui mènent au radicalisme violent et les réponses souvent inadaptées de l’État. Entretien.



Quels sont les facteurs qui font basculer les jeunes vers la violence jihadiste ?

À partir du profil des individus radicalisés et en se basant sur les travaux de certains chercheurs 1, il est possible d’isoler quatre sphères de facteurs qui sous-tendent le processus de radicalisation. Ces facteurs sont en interaction, ce qui rend bien évidemment chaque parcours très individuel.

Dans la première sphère, on identifie des éléments de contexte, notamment au niveau international. L’exemple-type, c’est évidemment le conflit israélo-palestinien. Mais on peut également pointer l’intervention américaine en Irak, le sort des Rohingyas 2 en Birmanie ou le « printemps arabe ». La destitution, puis la condamnation à mort du président égyptien démocratiquement élu Morsi (Frères musulmans) par le général Sissi (soutenu tacitement par l’Occident) sont des épisodes qui ont également choqué de nombreux jeunes d’ici.

À cela s’ajoute un contexte belge délicat : les discriminations et l’islamophobie sont une réalité confirmée par de nombreuses études. Les monitorings socioéconomiques montrent par exemple que les personnes d’origine maghrébine ou turque ont 30 % de probabilités en moins de trouver un emploi. Et cela, indépendamment de la question du diplôme. Deux autres études montrent en effet que les Belgo-Marocains ont un taux de diplôme de l’enseignement supérieur proche de 40 %, soit un taux plus élevé que la moyenne générale. La compilation de l’ensemble de ces phénomènes est de nature à nourrir un sentiment de frustration et d’injustice pour les musulmans de chez nous.

Quelles sont les autres sphères de facteurs ?

La deuxième sphère relève d’éléments psychosociaux, c’est-à-dire ce qui peut attirer un individu vers un basculement dans la violence : la sensibilité aux questions d’injustice, l’impulsivité, l’agressivité, la dépression, la psychopathie... Parmi les terroristes récemment identifiés, nombreux avaient ainsi un passé de délinquant, de consommateur de drogue.

La troisième sphère de facteurs concerne tout ce qui va pouvoir attirer un individu vers le jihadisme. Un groupe radical est en fait une sorte d’entreprise qui fournit des biens et services. À des individus en perte de sens, nourris par un sentiment d’injustice, le groupe radical offre des réponses binaires et simplistes par rapport à des enjeux complexes. Le groupe offre aussi une capacité d’action directe contrairement à l’engagement politique et associatif. Celui-ci, leur dit-on, ne fonctionne pas puisqu’il est en incapacité de régler les problèmes de discriminations ou d’islamophobie. En outre, le groupe radical offre à un individu empreint à des failles identitaires une identité « minute-soupe », laquelle est basée sur un esprit de camaraderie et sur un islam radical prêt à l’emploi qui va enfin lui être correctement expliqué.

Enfin, dans la quatrième dimension de facteurs, on identifie les déclencheurs, c’est-à-dire l’événement qui va engendrer le processus de radicalisation : un décès, un divorce, le fait de connaître quelqu’un qui est déjà parti en Syrie, un conflit avec un prof, un contrôle de police qui tourne mal...

Quelle est la part du religieux dans le phénomène de radicalisation ?

Il est d’abord essentiel de comprendre que la radicalisation violente est avant tout un projet de type politique. Il s’agit, d’une part, d’accéder au pouvoir et de l’exercer par l’entremise de l’État islamique (EI) et, d’autre part, d’engager un processus de déstabilisation des sociétés jugées ennemies. Si les individus à la tête de l’EI, tout comme les recruteurs, ont bien conscience des enjeux politiques de leur idéologie, cela ne signifie pas que ce soit le cas pour les terroristes qui commettent les attentats. Comme le soutient Rachid Benzine 3, ces derniers, au moment de leurs actes, sont persuadés de réaliser leur destin prophétique. À ce moment-là, ils sont dans une optique profondément religieuse. Mais, pour la plupart, ce n’était pas le cas au début de leur processus de radicalisation : très peu étaient pratiquants. Et certains ne l’étaient même pas du tout ! On comprend donc que le religieux intervient dans un second temps, comme une justification a posteriori.

Placer l’islam au centre de la problématique terroriste serait donc une erreur ?

Il y a deux postures que je tiens à mettre à mal concernant la place du religieux dans le radicalisme violent. La première c’est d’affirmer, comme le font certains musulmans, que « cela n’a rien à voir avec l’islam ». C’est faux. Il s’agit bien d’un courant de l’islam, certes ultra-minoritaire, mais qui est issu d’une branche violente du salafisme, elle-même inspirée des perspectives politiques d’une branche des Frères musulmans. La deuxième, que l’on entend dans certains cénacles intellectuels et politiques, c’est, au contraire, de soutenir que cette violence est systématiquement liée à l’islam (et donc aux mosquées). C’est tout aussi faux. Il est fondamental de faire la part des choses. Si on prend pour exemple les cellules radicales qui agissent dans notre pays : Sharia for Belgium s’était spécialisé dans les prières de rue et Jean-Louis Le Soumis et son Resto du Tawhid distribuaient des repas aux sans-abri dans les gares. D’autres groupes organisent des conférences. Le recrutement s’effectue donc sous couvert d’activités de prédication, caritatives ou intellectuelles. Pour la grande majorité, les prédicateurs attendent leurs cibles à l’extérieur des mosquées ou de la Foire musulmane de Bruxelles. Ils n’y rentrent pas, sous peine d’en être expulsés. Il faut se rendre compte que ces groupes s’opposent aux discours des imams qu’ils comparent souvent à des mécréants vendus au système ! Ils sont en fait en concurrence avec l’islam « mainstream », avec l’autorité des imams, avec le tissu associatif, avec l’autorité des parents. Ils cherchent à isoler l’individu par rapport à ses cercles de référence pour mieux l’embrigader.

« Le processus de radicalisation ne se passe pas dans les mosquées. »

Quels leviers faut-il donc actionner pour lutter contre ce radicalisme ?

Il est essentiel de connaître l’ennemi que l’on combat. Quand j’entends certains politiques appeler à la fermeture des mosquées non reconnues, c’est se baser sur de nombreuses méconnaissances. La première, c’est, comme je l’ai mentionné, que le processus de radicalisation ne se passe pas dans les mosquées. La deuxième, c’est de confondre les discours conservateurs de certains imams sur le plan moral et ceux qui appellent à la haine et la violence. Les premiers sont certes hautement discutables, mais les seconds tombent tout simplement sous le coup de la loi ! Dans ce cas, des mesures doivent évidemment être prises.

Il faut aussi savoir que de nombreuses mosquées non reconnues ont pignon sur rue... et ne posent aucun problème ! Elles ne souhaitent pas de reconnaissance tout simplement parce qu’elles ont assez de fidèles pour leur financement... L’acte de reconnaissance est de type administratif, il n’implique pas un contrôle sur les prêches. Rappelons tout de même à ce sujet qu’en Belgique, il existe un principe qui est celui de la séparation de l’Église et de l’État. Un principe qui, dans ce cas, semble être à géométrie variable. Et, dernier élément, autour de la grande majorité des mosquées, qu’elles soient reconnues ou non, il existe des dynamiques locales assez efficaces de surveillance et de concertation qui impliquent police, autorités communales et associations. En résumé, il n’est pas si difficile de savoir ce qui se passe dans la plupart des mosquées.

Où peut-on pointer les manquements de l’État belge ?

Aujourd’hui, le salafisme est, pour beaucoup, la cause de tous les maux. Mais on oublie que c’est l’État belge qui a confié les clés de l’islam à la Grande mosquée du Cinquantenaire, financée par l’Arabie saoudite. Et que nous permettons à des États tiers 4 d’envoyer chez nous des imams qui sont formés là-bas, qui ne parlent pas l’une de nos langues, qui ne connaissent pas notre pays et qui s’en vont après quelques années. Nos imams doivent donc pouvoir être formés en Belgique et apprendre notamment le français ou le néerlandais, l’histoire des religions en Europe, etc. Précisons que cela n’implique pas d’interdire de prêcher en arabe, qui doit pouvoir rester la langue du culte.

Il existe dans ce débat un élément schizophrénique, car tout le monde a l’air d’accord qu’il faudrait financer une sorte d’islam de Belgique et, dans le même temps, il est particulièrement difficile pour une association musulmane de trouver des financements publics quand elle en fait la demande. Comment donc soutenir une vision réformiste à l’intérieur de l’islam belge si celle-ci ne peut compter ni sur les États d’origine, ni sur les États tiers, ni sur l’État d’insertion ? C’est là qu’est l’urgence !

Où nos politiques de cohésion sociale peuvent-elles s’améliorer?

Si l’on comprend ce qui sous-tend le processus de radicalisation et que l’on revient aux quatre sphères de facteurs, on se rend bien compte qu’il faut agir sur la question de la reconnaissance des fissures identitaires. Or nous vivons dans une société qui, depuis la fin des années 80, accumule les débats sur ce qu’est être Belge et musulman. Il y a eu les questions du foulard, du voile intégral, du halal, de l’Exécutif des musulmans, de la fête du sacrifice... 30 ans plus tard, on en est au même point : il semble toujours incompatible d’être Belge et musulman pratiquant. L’État porte une grande responsabilité dans cet échec. Récemment encore, la proposition de faire venir des policiers marocains dans nos quartiers avait de quoi faire bondir. C’est renvoyer l’image aux musulmans de nos quartiers qu’ils ne sont pas vraiment belges.

Ces processus sont stigmatisants. Sans nous en rendre compte, nous créons en permanence des petites humiliations qui leur font comprendre qu’ils sont à peine tolérés chez nous, qu’ils sont des citoyens de seconde zone... alors même qu’ils sont pour beaucoup nés et sociabilisés ici. Si l’idée est de lutter contre le salafisme en continuant à infliger autant de blessures morales, on n’y arrivera pas ! Si l’idée est d’introduire, comme en France, la laïcité dans la Constitution, on n’y arrivera pas non plus. Au lieu de cela, il faut avancer sur les questions de discriminations, il faut permettre à tous les citoyens, quelle que soit leur religion, de se sentir belges.


Interview Tamis Haddad

 

Que pensez-vous des politiques sécuritaires adoptées après les attentats ?

Un des principaux problèmes réside dans la nature institutionnelle de la Belgique. La sécurité est une compétence fédérale. Des militaires dans les rues, c’est une décision tangible, qui rassure l’opinion publique, avec résultat immédiat. Les compétences communautaires que sont les services de prévention, l’enseignement, la culture ont des indicateurs bien plus complexes. Il est impossible de déterminer combien d’individus ne se sont pas radicalisés grâce aux services de prévention. Ce sont des réponses essentielles, mais qui demandent du temps et des moyens.

Fort de tous ces constats, comment espérer un meilleur vivre ensemble ?

Outre les questions d’identité et de discriminations sur lesquelles l’État doit mettre la priorité, il faut que le citoyen se regarde dans le miroir. Chacun d’entre nous a aujourd’hui une responsabilité dans le fait de ne pas prononcer ou diffuser des discours de haine. Bien sûr, il y a de nombreuses incompréhensions entre communautés. Mais c’est aussi à nous de dire au politique que nous refusons les amalgames. Par ailleurs, il est temps de prendre conscience que la Belgique des années 60 n’existe plus. La Belgique d’aujourd’hui est multiconfessionnelle et multiculturelle. C’est à nous de la façonner et de la reconnaître comme telle. Cela ne se fera pas en gommant les identités. Il y a bien sûr un socle commun de vivre ensemble, avec des valeurs fondamentales sur lesquelles il ne s’agit pas de déroger. Mais ce socle ne doit pas servir à éliminer toutes les différences. C’est ce qu’on peut parfois reprocher à certaines politiques de cohésion sociale qui, sous couvert d’une peur du communautarisme, refusent d’accepter les différences de l’autre. #

Propos recueillis par Nicolas ROELENS



1. Voir par exemple : Lieven Pauwels et Fabienne Brion, Comprendre et expliquer le rôle des nouveaux médias sociaux dans la formation de l’extrémisme violent. Une recherche qualitative et quantitative, Belspo, 2014.
2. Les Rohingyas sont une minorité de confession musulmane, régulièrement massacrée en Birmanie sans réaction de la communauté internationale.
3. Rachid Benzine est un islamologue franco-marocain. Il enseigne à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence ainsi qu’à l’UCL et est notamment l’auteur de l’ouvrage Les Nouveaux penseurs de l’islam (Paris, Albin Michel, coll. « L’islam des Lumières », 2004).
4. Comme l’Arabie saoudite ou le Qatar.
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