Contrairement à ce que laisse penser l’usage que nous faisons du produit intérieur brut (PIB), la relation entre revenu et bien-être est loin d’être linéaire, particulièrement dans les sociétés industrielles et post-industrielles. La crise multiforme que nous vivons ne serait-elle pas l’occasion de questionner nos repères, de tenter des expériences nouvelles et de réellement se servir d’indicateurs différents ? Analyse.

Face aux enjeux immenses de notre époque, la principale solution mise en avant par nos responsables politiques et leurs experts financiers reste, encore et toujours, le renforcement (ou la relance) de la croissance. On sait pourtant combien les modes de production et de consommation sont tout simplement devenus insoutenables, tant au niveau individuel qu’à l’échelle planétaire. Tim Jackson souligne que «la vision du progrès social qui nous meut –fondée sur l’expansion permanente de nos désirs matériels– est fondamentalement intenable. (...) En recherchant la bonne vie aujourd’hui, nous érodons systématiquement la base du bien-être de demain»1

À côté du mal-être d’un nombre croissant de citoyens et des disparités de revenus énormes (entre régions, pays, citoyens) que la croissance de ces dernières décennies n’a nulle part contribué à faire diminuer, nous sommes aussi confrontés aux limites de la planète. Réfléchir à la soutenabilité se présente donc comme un impératif en termes sociaux et environnementaux.

Le PIB, trop (et mal) aimé


Pour rappel, d’un point de vue technique, le PIB nous informe sur la création de richesses marchandes et monétaires d’un pays. Il est en quelque sorte le thermomètre qui permet d’évaluer la situation économique d’un pays dans le temps et de comparer les performances des États entre eux2.   

Le PIB a été construit pour être l’un des éléments clés des comptabilités nationales et pas pour mesurer la qualité de la croissance! Il ne représente que la valeur monétaire de la production d’un pays. Le PIB ne prend donc pas en compte certains pans entiers de la vie des citoyens. Les activités non marchandes, telles que le travail bénévole, ne s’y trouvent ainsi pas incluses. Il n’informe pas non plus sur la répartition des richesses dans un pays donné et ne peut donc pas être utilisé pour connaître l’inégalité sociale. Au Pérou par exemple, malgré un taux de croissance de 5%, la pauvreté a augmenté dans huit régions du pays, alors qu’on ne cesse de dire combien ce pays est «sur la bonne voie» grâce à la progression de son PIB. En tant qu’indicateur de flux, le PIB est également impuissant à nous renseigner sur la gestion des patrimoines, des stocks (naturels par exemple) dans lesquels nous puisons, ou sur les «externalités» de la production3.

Et pourtant, malgré ces limites (et d’autres) largement reconnues, le PIB, alors qu’il avait été conçu pour un usage strictement technique et restreint, a progressivement glissé vers le rôle d’«indicateur de prospérité». On lui attribue ainsi depuis des années la responsabilité de fournir une représentation du niveau de la santé globale des pays par l’association de croissance à richesse et de richesse à bien-être. En d’autres termes, qui dit PIB en augmentation dit bonne santé économique, et donc évolution positive et bien-être pour les citoyens. Le côté incontournable du PIB est révélateur de certains choix et priorités... Il renforce autant qu’il reflète l’obsession de nos sociétés pour la croissance.

Voilà pourtant des années qu’a été démontré (et qu’est ressenti) le «paradoxe du bien-être»4 et bien plus longtemps encore que la sagesse populaire nous transmet que «l’argent ne fait pas le bonheur». Nombreux sont ceux qui, dans la sphère économique comme politique, soulignent combien ce glissement est préoccupant: «l’utilisation massive et inconsidérée du PIB par les économistes travaillant dans le privé comme dans le public, par les décideurs politiques, par le corps enseignant et par les journalistes a entraîné l’acceptation inconsidérée de cette base d’élaboration des politiques dans la société au sens large également»5.

Nous sommes ici au cœur de la responsabilité politique et de nos projets collectifs. Il s’agit moins de jeter l’opprobre sur le PIB que sur son usage et de se reposer les bonnes questions: à quoi servent les indicateurs que nous choisissons? Que disent-ils de nos choix de société? Qui les mesure?

(Re)définir la prospérité


Depuis des décennies, tant dans les cercles académiques que politiques, on évalue l’opportunité de mesurer autre chose que la croissance pour rendre compte des dimensions importantes de la vie des citoyens, on cherche à déterminer la meilleure façon de le faire et sur quels facteurs se baser. L’enjeu est de taille, et les difficultés se présentent dès l’instant même où l’on cherche à définir ce qui contribue au bien-être dans nos sociétés dites «développées» et ce qui permettra aux générations futures de bien vivre. Et, si l’on s’accorde autour de certains éléments, il faut bien se rendre à l’évidence qu’il n’existe pas de définition objective du bien-être...

Construire un indicateur alternatif ou complémentaire au PIB, c’est nécessairement véhiculer une certaine idée du bien-vivre et de la prospérité, ne serait-ce que par le choix des différentes modalités entrant dans sa composition et de leur éventuelle pondération. En effet, en amont des calculs statistiques et «mises en nombre» se trouvent toujours des négociations et des choix véhiculant des valeurs et ayant des conséquences sur la façon dont nous percevons le monde. Le PIB n’est pas plus «neutre» à cet égard qu’un autre indicateur. Par ailleurs, un autre élément qui risque de devenir un écueil est la tentation de tout mesurer et de tout quantifier.

Ces débats ne sont pas neufs. En réalité, la question du «quoi, qui et comment» mesurer la véritable prospérité avait déjà été formulée dans les années 70. Il a toutefois fallu attendre les années 90 pour voir émerger les premières tentatives concrètes d’indicateurs alternatifs ou complémentaires au PIB. Le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) a créé, par exemple, l’un des premiers (et plus connus) indicateurs de niveau mondial: l’Indicateur de développement humain (IDH), puis l’Indice de santé sociale (ISS).

Depuis lors, une foule d’initiatives et de réflexions, à vocation plus ou moins locale ou globale, plus ou moins réalistes ou fantaisistes, ont fait vivre et progresser le débat6. À chaque fois se révèlent un esprit et une empreinte idéologique sous-jacents.

Enjeu démocratique au cœur des débats


Il est évident que les indicateurs ne seront jamais, à eux seuls, la réponse entière à la question de la soutenabilité, mais, en intégrant des préoccupations diversifiées, ils doivent attirer l’attention des responsables politiques sur autre chose que les résultats économiques. Il y a aujourd’hui une vraie nécessité de revitaliser la démocratie. La réflexion autour d’un «au-delà du PIB» est une porte d’entrée intéressante à cet égard, les citoyens pouvant être consultés sur les dimensions constitutives du bien-être collectif et sur un projet de société présent et à construire.

On constate, hélas trop souvent, que ces indicateurs restent entre les mains des experts et influencent fort peu les décisions prises par des autorités publiques focalisées sur les résultats économiques. S’il est loin d’être évident, techniquement, de concevoir de nouveaux indicateurs et que les experts sont donc indispensables, l’enjeu central de la mesure de la prospérité est politique: il s’agit d’inventer les moyens d’assurer le bien-être des générations actuelles et futures! En d’autres termes, orienter la boussole différemment pour mieux voir où agir afin d’aller dans la direction d’un choix de société équilibré et porteur de bien-être pour les citoyens. À chacun de définir l’outil pour y parvenir, de choisir un set limité d’indicateurs ou un éventail plus large. 

Croiser des logiques ascendantes, basées sur la participation active des citoyens, et des logiques descendantes, des politiques vers les citoyens, serait une piste intéressante pour trouver des solutions aux problèmes rencontrés par un groupe donné7. Mais pour cela, une articulation devrait exister entre des indicateurs permettant de faire émerger des questions relevant d’enjeux planétaires ou de la gestion des biens communs et d’autres apportant la vision des réalités à un niveau local.

Éviter les solutions du type «valables pour tous et en tous lieux» en organisant la participation citoyenne constitue indéniablement un défi de grande ampleur, mais aussi une piste concrète d’engagement pour des citoyens se sentant parfois au ban des décisions les concernant. Cette dynamique permettrait en outre de développer la conviction que le bien-être individuel est indissociable du bien-être de tous8.

L’exemple de la Wallonie


En novembre 2012, le gouvernement wallon a décidé de se doter d’un set d’indicateurs synthétiques complémentaires au PIB. «L’objectif du gouvernement (wallon) est de sortir d’une vision simpliste, de compléter le PIB avec d’autres regards tout aussi importants afin de disposer d’une vision à 360° du développement de la Wallonie»9. Les premiers résultats de trois des cinq indicateurs annoncés (Indice des conditions de bien-être [IBCE], Indice de situation sociale [ISS] et Empreinte écologique et biocapacité) ont été publiés en mai 2014. Un second exercice relatif à l’IBCE et l’ISS a été présenté le 29 juin 2015.

Il est intéressant de souligner que ces indicateurs ont fait l’objet d’une «commande» par le politique, préoccupé à la fois par les dimensions socioéconomiques et environnementales. Cet outil doit donc permettre le pilotage de l’action politique pour établir des priorités et des plans d’action en vue d’atteindre les objectifs fixés concernant le bien-être collectif durable. Il doit aussi servir d’outil d’évaluation de l’impact des actions. La question qui se pose encore aujourd’hui est de savoir si le format choisi permet à la société civile de disposer d’instruments de suivi, de contrôle, et éventuellement de pression, sur l’autorité publique.

Pour les initiateurs du projet, il était important de ne pas tomber dans l’écueil d’un débat de type «technocratique», monopolisé par quelques spécialistes. Au total, ce sont donc 1.200 citoyens, représentant la diversité des 15 communes «volontaires» du projet, qui ont été amenés à proposer et à débattre de critères de bien-être. À noter: le processus lui-même et la «mise en lien» des citoyens de communes différentes se sont révélés aussi riches que la concrétisation des indicateurs, démontrant l’intérêt de la participation citoyenne dont nous parlions plus haut.

Ces nouveaux indicateurs vivent leurs premières années. La carte de la Wallonie qui en est issue présente(ra) à chaque édition un reflet plus précis de la réalité sur le terrain. Le premier indicateur présenté en juin est celui des conditions du bien-être (ICBE). Il ne s’agit donc pas d’un indice du bien-être. La nuance est de taille! Cet indice se limite à mettre en évidence les atouts dont dispose chaque commune pour assurer le bien-être de ses citoyens, et ce afin d’identifier des axes sur lesquels les décideurs doivent travailler en priorité10. On constate que les dimensions qui sont le plus en relation avec l’ICBE sont l’emploi, les revenus, les relations familiales et la sécurité, ce qui confirme l’idée que «le bien-être est loin de n’être qu’une question de moyens de vie, fondamentaux certes, mais que les composantes plus immatérielles du bien-être doivent être prises en considération»11. Par rapport à l’année 2014, une amélioration très légère de l’ICBE au niveau régional est confirmée, et ce, surtout pour les zones rurales. 

Le deuxième indicateur présenté cette année est l’indice de situation sociale (ISS), qui vise à prendre en compte les enjeux multiples du progrès social et leurs évolutions temporelles. Il se prononce à la fois sur l’état de la société et sur celui des déséquilibres socioéconomiques. Les chiffres de l’ISS témoignent d’une hausse des inégalités depuis l’année passée et, globalement, d’une situation sociale qui se dégrade depuis une dizaine d’années12

Conclusion

Le processus de création des indicateurs complémentaires touche véritablement le cœur même des défis de notre vie en société. Nous traversons une période difficile où les enjeux, locaux et globaux, ne sont guère aisés à démêler et où les citoyens ont de moins en moins le sentiment de pouvoir peser sur les décisions collectives, les choix politiques et leur destin commun. Les scientifiques et les politiques ont pourtant besoin que les citoyens réfléchissent, se positionnent et agissent. Il est donc important d’impliquer tous les acteurs de cette société autour des questions de mesure de la prospérité et d’articuler des outils de mesure de types et de portées différents. Il en va du bon fonctionnement de notre démocratie et de la réussite de la transition vers une société plus durable.#

(*) Responsable de projets pédagogiques et de l’Afrique centrale
à la Commission Justice et Paix


1. Tim Jackson, Prospérité sans croissance. La transition vers une économie durable,Etopia, De Boeck, 2010, p. 20.
2. Notons que, depuis le mois de septembre 2014, les États membres de l’Union européenne sont tenus d’inclure dans leurs statistiques économiques, les activités illégales menées sur leur territoire, telles que le trafic de drogue, la prostitution ou encore la contrebande.
3. On entend par «externalité»
le fait que l’activité d’un agent affecte le bien-être ou la satisfaction d’un autre sans qu’il y ait de compensation pour cet effet.
4. Un économiste américain, Richard Easterlin, a cherché dans les années 70 à comprendre si et dans quelles conditions l’argent pouvait augmenter notre satisfaction de vie. Son constat était le suivant: la richesse (ou plutôt l’augmentation de revenus) améliore le niveau de bien-être, mais seulement jusqu’à un certain point. Passé ce seuil de richesse ou de développement économique, la satisfaction de vie va stagner, et les gens ne se déclareront pas plus heureux, même si la croissance économique se poursuit de façon régulière (voir: Richard A. Easterlin, «Does economic growth improve the human lot?», in David, P.A, Melvin, W.R. (Eds.), Nations and Households in Economic Growth, New York, Academic Press, 1974, pp. 89-125).
5. Tom Dedeurwaerdere, Les sciences du développement durable pour régir la transition vers la durabilité forte, Rapport préparé dans le contexte de l’appel d’offres sur la rédaction d’un «Rapport scientifique sur l’organisation de la science», avec le soutien du ministre du Développement durable et de l’Administration publique du gouvernement wallon, janvier 2013, p. 57.
6. Pour en savoir plus, voir: Laure Malchair, Et si l’économie nous parlait du bonheur, Couleur livres, 2013.
7. En ligne avec les objectifs du Conseil de l’Europe dans ses travaux sur le «bien-être pour tous» de 2008 et sa «Nouvelle stratégie pour la cohésion sociale» approuvée en juillet 2010.
8. La co-construction est précisément ce que de nombreuses initiatives d’indicateurs complémentaires ont tenté, surtout à un niveau local. On peut épingler notamment les expériences de Jacksonville aux États-Unis (www.jcci.org) ou de l’ISBET en Bretagne (www.lafabriquedusocial.fr/initiatives/38-isbet.html).
9. «La Wallonie veut regarder par-delà le seul PIB», in Le Soir, 14 mai 2013.
10. Pour plus de détails, voir: www.iweps.be/indicateurs-complementaires-au-pib-lindice-des-conditions-de-bien-etre-2015
11. Rapport IWEPS, «Indicateurs complémentaires au PIB -L’Indice des conditions de bien-être-2015», p. 29.
12. Pour plus de détails, voir: www.iweps.be/indicateurs-complementaires-au-pib-lindice-de-situation-sociale-2015

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