Photo Christian Lenoir InterviewDepuis la fin des quotas laitiers, début 2015, le monde agricole est confronté à l’une des plus graves crises de son histoire moderne. Pour en sortir, Christian Lenoir, agriculteur, membre du MIG et de la coopérative Fairebel, prône un programme européen de responsabilisation des marchés par les agriculteurs eux-mêmes. Sans quoi, c’est la mort assurée pour l’agriculture familiale, assure-t-il. Entretien. 



 

Quelles sont les origines de la crise du lait qui touche aujourd’hui le monde agricole ?

Après la Deuxième Guerre mondiale, l’Europes’est retrouvée dans une situation de pénurie de produits alimentaires. On a donc demandé aux agriculteurs de produire en masse pour atteindre une situation d’autosuffisance. Les résultats ne se sont pas fait attendre, notamment grâce aux progrès techniques et génétiques. À la fin des années 70, on s’est toutefois retrouvés avec des quantités invraisemblables qu’il était devenu difficile de gérer.

Les quotas laitiers ont donc été introduits au début des années 80 pour répondre à cette crise de surproduction et mettre fin à ce qu’on appelait les «lacs de lait» et les «montagnes de beurre». Si la production a effectivement diminué, les prix ont, par contre, connu d’énormes fluctuations. Ensuite, fin des années 90, l’Europe1 a décidé de supprimer les quotas à l’horizon 2015, estimant qu’il fallait pouvoir répondre à la demande croissante liée à l’augmentation de la population mondiale. Entre-temps, les quotas ont été assouplis progressivement. Et, dès 2009, les agriculteurs se sont pris la crise en pleine figure. Les prix se sont en effet effondrés, atteignant 20 à 25 centimes le litre alors que le prix de revient pour les agriculteurs est estimé par le MIG à 45 centimes le litre!

Quelle fut la réponse de l’Union européenne ?

Ce fut une réponse totalement insuffisante. Notamment parce qu’elle a refusé de mettre en place un système de régulation de la production. La seule lueur d’espoir est venue du précédent commissaire européen à l’agriculture, le Roumain Dacian Ciolos, qui a planché sur un outil chargé de suivre de plus près l’évolution du marché des produits laitiers. Mais on n’y a pas donné de suite concrète. L’Europe a également permis aux agriculteurs de se regrouper en associations de producteurs pour pouvoir faire face à l’industrie et pour effectuer des achats groupés (carburant, pneus...). Dans le même temps, les prix ont évidemment continué à fluctuer et, en 2012, ils sont retombés au niveau de 2009. Dans mon chef, c’est à partir de cette année-là que les banques ont commencé à me refuser certains reports de crédits. À tel point qu’il m’est devenu quasiment impossible d’investir dans du renouvellement de matériel, par exemple.

« L’Union européenne refuse de mettre en place un système de régulation de la production. »


Comment cela se passe-t-il depuis le 1er janvier, date officielle de la fin des quotas laitiers ?

C’est la dégringolade totale au niveau des prix. On se situe à nouveau aux alentours de 25 centimes le litre et même à 20 centimes dans certains pays de l’est de l’Europe. Tout cela en raison du phénomène de surproduction qui découle notamment de la fin des quotas. Sans compter la diminution de la consommation chinoise et l’embargo russe. L’Europe misait sur l’augmentation des exportations vers le reste du monde... mais il faut savoir que 90% du lait produit en Europe finit sa route en Europe. Les 10% restant filent sur les marchés internationaux et font de l’Europe le plus gros acteur sur ces marchés! Conséquence: le prix du lait dégringole également dans le reste du monde2...

Quelles solutions prônez-vous pour limiter la production ?

L’European Milk Board (EMB) suggère un programme de responsabilisation des marchés par les agriculteurs eux-mêmes. C’est un mécanisme qui ne coûterait quasiment rien à l’Europe. L’idée est de partir d’un indice 100, qui est le prix de vente des producteurs par rapport aux coûts de production. Si le prix baisse de 10%, on tire la sonnette d’alarme: les prix n’arrivant plus à couvrir les coûts de production, on demande de réduire la production. Si le ratio atteint 20% en moins, on propose un gel volontaire par producteur avec un système de bonus-malus3. Enfin, si le prix baisse jusqu’en dessous de 25%, on propose un gel obligatoire de tous les producteurs jusqu’à ce que le marché revienne à l’équilibre.

L’Europe et la Belgique sont-elles favorables à pareil système?

En Belgique, et c’est une grande première, toutes les organisations syndicales qui représentent les agriculteurs (MIG, Boerenbond, FWA, Fugea...) se sont ralliées à cette position ! Par ailleurs, lors d’une concertation collective de toute la filière, ces organisations ont également pu négocier avec Comeos4 le fait que celle-ci récolte une certaine somme qui sera redistribuée aux agriculteurs. Il s’agit de 2,7 centimes par litre de lait. Cette mesure temporaire résulte d’une prise de conscience, par tous les acteurs, de la gravité de la situation. De son côté, l’Europe a décidé de dégager 500 millions d’euros de subsides pour le secteur suite à nos mobilisations massives. Pour la Belgique, cela signifie environ 13 millions. C’est évidemment une goutte d’eau dans l’océan et c’est la manifestation d’une vision à très court terme de la crise. Sur le plus long terme, l’Europe n’arrive pas à constituer une majorité en faveur d’un mécanisme de responsabilisation des marchés tel que nous le proposons.

Pour quelles raisons ?

Des pays comme l’Allemagne, les Pays-Bas ou du nord de l’Europe bloquent sur le principe. La principale raison découle de leur propre modèle agricole: celui de grandes exploitations et de l’agrobusiness. C’est ce qui est le plus scandaleux aujourd’hui: l’argent du contribuable européen est utilisé pour permettre à l’agrobusiness de poursuivre ses affaires sur les marchés internationaux.

Quel type de modèle agricole défendez-vous ?

Celui que l’Europe est en train de tuer: l’agriculture familiale, respectueuse de l’environnement, du bien-être animal et de l’emploi. Mais, si rien ne change, seules les grosses exploitations survivront, comme celles que l’on peut trouver en Allemagne. Lentement, les agriculteurs sont en train de devenir de vulgaires sous-traitants des multinationales. Les fermes deviennent des sortes de garanties aux mains d’industriels et des banquiers en raison des emprunts qu’ils doivent contracter pour survivre...

 
UNE HISTOIRE DE PATATES

cover patateIl y a quelques semaines, le MOC de Wallonie picarde a publié un ouvrage intitulé Les Wallons picards ont la patate !?

Partant du témoignage des agriculteur-trice-s, travailleur-euse-s du secteur de la transformation, de l’Horeca, il pose la question des conditions de travail, du bien-être au travail, de son sens, etc.

Au fil de ses 70 pages, le livre analyse aussi les tendances générales du contexte socioéconomique en parcourant les différents secteurs d’activités primaire, secondaire et tertiaire liés une filière de production particulière, celui de la pomme de terre.

Les témoignages sont éloquents: toutes les professions liées à ce secteur sont mises sous pression. Il s’agit de produire toujours plus dans n’importe quelles conditions de travail, en ne tenant pas compte des rythmes et des temporalités des organismes humains. L’ouvrage démontre en filigrane toute la pertinence de coaliser largement différents acteurs (agriculteurs, travailleurs, etc.) pour offrir des alternatives collectives à un capitalisme destructeur de l’humain.#

Les Wallons picards ont la patate !?, 74 pages. Disponible sur demande au MOC Wallonie picarde (069/88.07.62 ou Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.).




Est-il encore possible d’être agriculteur aujourd’hui ?

En Belgique, les exploitations ferment d’année en année. La pyramide des âges des agriculteurs est inquiétante. De nombreux jeunes sont motivés, mais sont dans l’incapacité de se lancer, faute de confiance des banques et de perspectives d’avenir à moyen et long terme.

Personnellement, je ne suis pas sûr de pouvoir payer mes échéances en mars prochain... Et je ne vous parle pas non plus du nombre grandissant de suicides chez les agriculteurs ! Nous sommes à un tournant. La crise a atteint un tel niveau que nous n’avons pas le choix: nous nous battrons jusqu’au bout. Quelles qu’en soient les conséquences.

La solution passe-t-elle par les circuits courts?

Oui... mais cela reste un marché de niche. La coopérative Fairebel participe à cette démarche grâce à ses produits belges, solidaires et équitables. Nous sommes maintenant plus de 500 agriculteurs à en faire partie. Les circuits courts fonctionnent très bien, mais ce n’est pas ce qui va sauver le secteur dans son ensemble. Pour se lancer dans les circuits courts, les exploitations doivent être très bien situées, avoir de la main-d’œuvre en conséquence, avoir investi... Mais tout le monde n’en est pas capable. Par ailleurs, le bio se développe bien. Mais là encore, il faut être capable d’investir. La reconversion vers le bio est difficile. Pendant deux années, nous sommes en effet obligés de produire en qualité bio tout en touchant le prix conventionnel. Mais si on a les reins assez solides, cela peut en valoir la peine, car, outre l’aspect environnemental, on gagne en indépendance par rapport au système. 

Craignez-vous l’arrivée du traité transatlantique (TTIP) ?

Plus que jamais ! Il faut bien que chacun se rende compte que les États-Unis ne produisent pas aux mêmes normes que nous, petits producteurs européens ! Les fermes américaines peuvent notamment utiliser de la somatropine, une hormone de croissance synthétique qui aide la production laitière. Dans les autres filières, on parle de poulets lavés au chlore ou de viandes aux hormones... Derrière cela, on nous promet des emplois, mais ce n’est que mensonge. Le seul objectif de pareil traité, c’est le profit des multinationales. Les autres secteurs de la société sont d’ailleurs logés à la même enseigne: la culture, la santé… C’est ce qui fait la force de l’Alliance D19-20 qui rassemble de nombreux pans de la société civile contre ces traités commerciaux.

Propos recueillis par Nicolas ROELENS



1. Quand Christian Lenoir parle
de «l’Europe», il faut comprendre l’«Union européenne» [NDLR].
2. À ce sujet, Oxfam ne cesse d’alerter l’Europe sur le fait que cette invasion dans le marché des pays du Sud empêche tout développement d’une production locale.
3. Ce système pénaliserait le producteur qui augmente quand même sa production et lui offrirait au contraire une prime s’il la baisse.
4. Comeos est la Fédération belge du commerce et des services [NDLR].

Le Gavroche

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