Fusulier
Le crédit-temps « sans motif » est récemment passé sous les fourches caudines du gouvernement Michel. Pour Bernard Fusulier, c’est un non-sens. Selon lui, ce type de dispositif devrait, au contraire, être renforcé pour permettre le passage à une société qui donnerait toute sa valeur et son importance aux activités socialement utiles. Dans les horizons tracés, c’est le travail (et non plus l’emploi) qui devient central. Explications.

Quelle vision (idéologique) se cache derrière la suppression du crédit-temps « sans motif » ?

Il faut tout d’abord se rappeler que le crédit-temps a été une innovation sociale majeure, car il a offert l’opportunité aux travailleurs et travailleuses de s’extraire temporairement de leur engagement professionnel ou de le réduire au cours de leur carrière, avec ou sans motif (ou pour convenance personnelle). Ce faisant, la société a reconnu l’importance des activités de care (des soins aux autres, mais aussi à soi) pour le bien-être des gens et le bien commun global.
Sans véritable vision d’avenir ni de conscience de la portée du crédit-temps, le gouvernement fédéral actuel y a vu un luxe qui pouvait faire l’objet d’une mesure d’économie. Fallait-il en effet continuer à soutenir, en période budgétairement difficile, un dispositif qui permet de réduire son engagement professionnel, sans même devoir donner un motif ? Ma réponse est oui, car le crédit-temps est un dispositif de transformation de notre manière de concevoir l’intégration socioéconomique.

De quelle façon la transforme-t-il ?
Les idéologies de droite comme de gauche restent fortement marquées par les référentiels de la société salariale 1. Or ceux-ci ne fonctionnent plus : crise de l’emploi et chômage de masse, filets de sécurité sociale remis en cause, dénonciation légitime des inégalités entre les hommes et les femmes, etc. Je constate qu’« on » peine à sortir du schéma où l’emploi est le grand vecteur de l’intégration sociale et économique. Et, simultanément, « on » peine à penser le non-emploi en dehors de l’assurantiel (maladie-invalidité, chômage, pension), de l’assistantiel (aide sociale ou charité) et de l’inactivité. « On » qualifie en effet d’inactive toute personne qui ne se mobilise pas sur le marché de l’emploi, alors même qu’elle peut être investie dans l’éducation et la socialisation de ses enfants, dans l’entretien quotidien de l’environnement domestique, dans un mouvement citoyen, etc. Et quand « on » donne un congé de maternité, de paternité ou parental, « on » pense retrait (en référence au travail professionnel) et non investissement (en référence au travail familial).
Les solutions envisagées actuellement restent pensées en référence à cette société salariale en voie d’épuisement. Autrement dit, tout se passe comme si « on » demeurait prisonnier du monde d’hier. Il me semble dès lors crucial d’oser casser ce référentiel et de proposer des alternatives dans l’espace public. Je défends dès lors l’idée d’un passage à une société « multi-active », qui servirait de nouveau référentiel.  

À quoi correspondrait cette nouvelle société ?
Aujourd’hui, ce qui est réalisé hors emploi n’est pas reconnu. Cela crée des sentiments de frustration et d’inutilité, alors que ce qui y est accompli est pourtant très utile et est extrêmement important pour la cohésion sociale et pour la production de richesse(s) au sens large du terme. Et je crois que la crise actuelle est à la fois une forte contrainte, mais aussi une belle opportunité pour modifier notre façon de regarder les choses. C’est l’occasion de poser les contours d’une autre société assurant, selon une approche « parcours de vie », une nouvelle combinaison des activités socialement utiles sans qu’aucune ne soit hégémonique ni réservée à l’un ou l’autre sexe. L’emploi pourrait ainsi être redimensionné par rapport à d’autres activités que la société démocratique jugerait digne d’être soutenues dans une logique d’investissement social. L’inactivité ou le non-travail deviendrait rare, et l’articulation travail/ famille sortirait du présent dilemme qui pèse toujours prioritairement sur les femmes.
Le système du crédit-temps s’inscrit dans une telle perspective. Celui-ci pourrait être un des éléments emblématiques d’une société multi-active qui reconnaît qu’on articule des temps forts (on peut concevoir que quelqu’un qui a 25 ans et qui vient de terminer ses études travaille 45 heures/semaine) et d’autres types de temps (vous avez 30 ans et venez d’avoir un enfant, votre disponibilité professionnelle est moindre) au cours de son parcours de vie. Plutôt que d’affaiblir le dispositif, il faudrait donc plutôt le développer, car il peut faciliter l’émergence d’un nouveau régime d’activités où le statut d’actif n’est plus défini à partir de la notion restrictive d’emploi, mais à partir de celle, plus large, de travail.
 
Cette société multi-active constitue-t-elle la panacée face à la volonté affichée par ce gouvernement d’allonger les carrières ?
Pour moi, le problème n’est pas tant celui de l’âge de la retraite que celui de l’allongement d’une carrière professionnelle au sein d’un système de travail intensif. Celui-ci épuise les gens notamment par une mise sous pression constante, la crainte et la précarité ainsi que le manque de reconnaissance et de temps. Les gens n’envisagent pas de continuer à travailler aussi longtemps dans un tel système. Mais si, à l’inverse, le système de travail est soutenable dans la durée, notamment parce qu’on reconnaît des pauses et des possibilités de s’engager dans des activités qui font sens pour les gens, cela change la donne. Autrement dit, un allongement des carrières dans un système de travail soutenable au sein d’une société multi-active ne me paraît pas une hérésie sociale. Travailler jusqu’à 70 ans n’est alors plus un problème en soi.
Il convient de préciser que cette société multi-active nécessitera la vigilance des syndicats et de la société civile pour qu’elle ne devienne pas un alibi pour créer plus de flexibilité dans un système productif et de compétitivité accrue au seul bénéfice de l’employeur. Il faudra également veiller à ce que la société multi-active ne soit pas un piège pour les femmes dans un contexte où la multi-activité ne serait finalement que la reconnaissance du travail domestique assuré massivement par elles.

On peut déjà anticiper certaines objections : c’est utopique, car impossible à financer...  
Je parle souvent de « réalisme utopique » parce que cette société multi-active se base sur des dispositifs existants. C’est la preuve que c’est finançable. Ce qui change, c’est le paradigme, la manière de voir : donner de la valeur à d’autres types d’activités et ainsi reconnaître tout ce travail non-marchand qui a été rendu invisible. Mais ces changements fondamentaux ne pourront, selon moi, se faire que petit à petit, step by step.
Cela dit, je suis d’accord sur le fait que plusieurs questions redoutables de complexité demeurent pendantes. Par exemple, comment déterminer la « valeur » monétaire du travail hors emploi, sans pour autant porter atteinte à la « valeur » du travail salarié ? Comment assurer des « droits de tirage sociaux » (investissements sociaux via les formules de crédits-temps) sans déstabiliser l’organisation du travail professionnel ? Une société multi-active serait-elle financièrement soutenable par l’État (voire même bénéficiaire pour les finances publiques) ? Serait-elle suffisamment efficace et efficiente pour se maintenir dans un contexte d’interdépendances entre les sociétés et de compétitivité économique internationale ? Etc. Une approche interdisciplinaire du scénario s’avère ici indispensable pour renforcer et développer les mesures qui permettraient le passage vers une société multi-active. Il serait également utile de mettre en discussion ce type de scénario avec les acquis d’études portant notamment sur l’économie solidaire et l’allocation universelle.

Les récentes percées de partis, tels que Syriza en Grèce ou Podemos en Espagne, vous semblent-elles porteuses d’espoir(s)?
Tous les mouvements qui essaient de penser autrement pour porter des alternatives autour d’un idéal démocratique, d’un travail décent, de l’éthique du care, des biens communs, etc. sont porteuses d’espoir(s). Cela dit, en tant que sociologue, j’essaie seulement de comprendre les défis difficiles à relever pour nos sociétés contemporaines et de poser un diagnostic qui peut éventuellement aider à esquisser des scénarios pour sortir des impasses actuelles. Ce sont des paris évidemment, mais les politiques publiques doivent faire ce type de paris, qui sont fondamentaux pour l’avenir.

Propos recueillis par Nicolas VANDENHEMEL
1. D’après Bernard Fusulier, la société salariale est marquée par trois grands référentiels. D’abord, un « référentiel d’emploi » où le salarié offre sa productivité en échange d’une rémunération (salaire direct) et d’un système de protection sociale, dans le cadre d’un emploi typique à temps plein et à vie pour une partie de la population considérée comme prioritaire (les hommes, pères de famille), un chômage faible et un « sous-emploi » fort dans la population des non-prioritaires (les femmes et les jeunes). Un « référentiel d’âge » ensuite, qui délimite une série d’étapes de vie autour d’un « schéma ternaire » qui renvoie à trois grands « âges de la vie » (la jeunesse où on s’éduque ; l’âge adulte qui est celui du travail productif ou reproductif, selon le sexe ; la vieillesse qui est associée au repos). Enfin, un « référentiel de genre » soutenant une division sexuée du travail productif et du travail reproductif (travail/ famille): l’emploi pour les hommes, le domestique pour les femmes.
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