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L’Islande a donc refusé officiellement son adhésion à l’Union européenne. Pourtant, à la suite de la crise financière de 2008, le gouvernement social-démocrate de l’époque avait débuté les démarches pour en faire partie. Mais aujourd’hui, les deux partis de centre-droit de la coalition au pouvoir ont fait voter une loi qui permet au pays de retirer sa candidature sans passer par un référendum. Pour comprendre ce revirement, il est nécessaire de se remémorer les ressorts de cette crise qui a mené l’Islande vers la banqueroute. Décryptage.



Peuplée de 320.000 habitants, officiellement indépendante depuis 1944 1, la République d’Islande a assuré son développement économique des cinquante dernières années grâce au secteur de la pêche (cabillaud, baleine...), au tourisme (seconde source de revenu) et à l’exportation d’aluminium. L’économie du pays est contrôlée par quinze grandes familles selon un modèle oligarchique hérité des clans vikings.
Au début des années 2000, sous la houlette du très libéral Premier ministre David Oddsson, fervent admirateur du modèle regano-tatchérien, l’Islande s’enflamme pour la finance. Les banques sont privatisées et, alléchés par les taux d’intérêt très attractifs, les capitaux étrangers affluent vers l’île. La population souscrit à des crédits faciles pour acheter des biens de consommation largement importés. À la manœuvre, on retrouve trois institutions bancaires : Glitnir (aujourd’hui Islandsbanki), Landsbanki et Kaupthing. « En 2000, la taille des banques islandaises ne représentait qu’une fois le PIB du pays ; en 2008, elle pèse dix fois le PIB » 2, souligne le journaliste Pascal Riché. Trop gros pour une nation si petite, fera observer a posteriori Asgeir Jonsson, l’économiste en chef de Kaupthing.
Cette euphorie financière, l’Islande va la payer durement dès le 15 septembre 2008 quand Lehman Brothers est déclaré en faillite. Les trois banques islandaises se retrouvent rapidement à court de liquidités. À la télévision, le Premier ministre Geir Haarde tente de rassurer la population tout en concluant son discours par : « Que Dieu sauve l’Islande ». Le pays est au bord de la faillite.
Une sortie de crise par le haut

L’ex-Premier ministre David Oddsson 3 déclare que l’Islande ne paiera pas les dettes contractées à l’étranger. Ce geste est salué par la population qui, en l’absence d’une telle mesure, eût été condamnée à porter le fardeau de remboursements faramineux.
Priorité est donc donnée aux déposants islandais par rapport aux actionnaires étrangers. Cette décision ne fait évidemment pas le bonheur des deux créanciers majeurs des banques islandaises, à savoir le Royaume-Uni et les Pays-Bas. Des négociations commencent et l’Islande s’engage à rembourser cinq milliards de dollars aux gouvernements britanniques et néerlandais, soit 30 % du PIB de l’île. La décision est soumise à un référendum qui débouche sur un « non » massif. Les parties en présence s’entendront alors sur un montant de trois milliards à rembourser. Cette proposition sera à nouveau rejetée par la population lors d’un référendum. « Cette affaire recèle une forte charge émotionnelle pour les Islandais qui vivent comme une injustice le fait de devoir collectivement endosser des dettes contractées par des organismes privés au bénéfice d’épargnants étrangers », fait remarquer le collaborateur du CRISP, Nicolas Stéfanski 4.
Sous la pression populaire, le gouvernement est contraint à la démission. À la suite des élections législatives, une coalition formée du SAM (sociaux-démocrates) et du VG (écologistes) est mise en place. Le poste de Premier ministre est attribué pour la première fois à une femme, l’ancienne syndicaliste Johanna Sigurdardottir. Un processus constitutionnel émanant de la rue, mais aussi des bancs du Parlement voit le jour pour établir une nouvelle constitution. Un comité constitutionnel est alors mis sur pied pour élaborer un projet de texte à soumettre à un référendum. Celui-ci a lieu en octobre 2012 et les Islandais votent à une large majorité en faveur du projet. Mais ce référendum n’a qu’une valeur consultative. C’est le Parlement qui a le dernier mot. Et, à ce jour, la nouvelle constitution n’est pas encore entrée en vigueur.
Dès 2009, l’Islande décide également de juger les responsables politiques de la crise. Au final, seul l’ex-Premier ministre Geir Haarde sera jugé et quasiment innocenté. David Oddsson, celui qui a introduit les réformes néolibérales au début des années 2000, père de la privatisation des banques et de la dérégulation financière ne sera pas inquiété. Il dirige d’ailleurs actuellement le Morgunbladid, l’un des plus influents quotidiens islandais. « Un peu comme si on avait nommé Richard Nixon à la tête du Washington Post pendant le Watergate » 5, relève ironiquement Le Monde diplomatique.

La saga (belge) de Kaupthing

1982 : création de la banque Kaupthing en Islande.


1998 : naissance de Kaupthing Luxembourg, première filiale à l’étranger de la banque islandaise Kaupthing.


Octobre 2007 : acquisition de Robeco Bank en Belgique par Kaupthing Luxembourg.


Fin 2007 : Kauphting, plus grande banque du pays, est à son apogée, avec des actifs de 58 milliards d’euros (le PIB de l’Islande avoisinait alors 20 milliards d’euros...) et un bénéfice de 812 millions d’euros.


Février 2008 :  lancement du produit d’épargne Kaupthing Edge en Belgique. Robeco Bank n’ayant pas de licence bancaire belge, les prêts des déposants tombent sous la loi luxembourgeoise.


Septembre 2008 : faillite de Lehman Brothers. La panique s’installe dans les milieux financiers. Le comité de direction de la banque Kaupthing reste, lui, optimiste, en raison notamment de la forte augmentation des dépôts réalisés depuis le début de l’année grâce à Kaupthing Edge.


Octobre 2008 : nationalisation de Landsbanki (le 7 octobre) et Glitnir Bank (le 8 octobre), respectivement 2e et 3e banques d’Islande. Le 9 octobre, c’est au tour de Kaupthing, plus grande banque islandaise, d’être nationalisée. Le tribunal d’arrondissement du Grand-Duché de Luxembourg place les filiales des groupes islandais en sursis de paiement. Kaupthing Luxembourg ne peut plus procéder à de nouveaux paiements. Les comptes des 21.000 épargnants belges de la banque sont gelés.


15 novembre 2008 : grande manifestation au Cinquantenaire, à Bruxelles, des épargnants belges de la banque, regroupés autour du « Groupe K ».


16 janvier 2009 : Crédit Agricole Belgique (devenu « Crelan » en 2013) et Keytrade Bank annoncent avoir signé un accord avec Kaupthing Luxembourg afin de reprendre les clients belges de Kaupthing Bank Belgique. Leurs avoirs seront débloqués quelques mois plus tard.


Décembre 2013 : trois anciens dirigeants de la banque sont condamnés à des peines de prison allant de trois ans et demi à cinq ans et demi de prison.


(Sources : www.lalibre.be et www.lecho.be)



Une entente cordiale avec le FMI

Le gouvernement de Johanna Sigurdardottir va principalement se consacrer à remettre le pays en ordre de marche. Au niveau interne, il faut relancer la consommation et les investissements. Or, les ménages sont surendettés. Victimes de la dévaluation alors qu’une partie de leur dette était indexée sur des devises étrangères, de l’inflation et de l’effondrement des prix de l’immobilier, des familles entières se retrouvent démunies. Après d’âpres négociations, les banques acceptent d’effacer la dette des ménages excédant 110 % de la valeur du logement dont ils étaient propriétaires. Concernant les PME, les banques effacent les dettes dont le remboursement entraînerait à lui seul une faillite de l’entreprise. Du coup, la consommation et les investissements redémarrent.
Au niveau macro-économique, Reykjavik contracte un prêt de 1,7 milliard d’euros auprès du FMI pour remettre en route son système bancaire. Comme à chaque fois, les conditions du FMI sont strictes. Il apparaît néanmoins que l’Islande est parvenue à négocier un plan de réformes souple par rapport à d’autres pays. Joseph Stiglitz en viendra même à reconnaître que le plan est « un bon deal » 6.  Le gouvernement parvient à préserver son système de protection sociale et à équilibrer coupes budgétaires et hausses d’impôts. L’écologiste Steingrímur J. Sigfússon qui fut ministre des Finances le reconnaît : « Le FMI est naturellement conscient que dans le cas de l’Islande, il a affaire à un pays nordique doté d’un système social avancé et l’enjeu est pour lui grand, comme il l’est pour nous, que ce soit un succès. C’est ce que reflètent ses propositions budgétaires : elles sont conçues pour maintenir la consommation à un niveau nordique et visent l’équité sociale. Notre coopération avec le FMI a été jusque-là efficace » 7.

Le retour d’une nouvelle droite

Les plus belles histoires ont pourtant une fin. « Gueule de bois pour tous ceux qui étaient convaincus qu’il existait sur la planète, au milieu de l’océan, un petit peuple lucide, entré une bonne fois pour toutes en résistance contre la finance et les idées néolibérales... » 8, écrit Pascal Riché au lendemain des élections législatives du 27 avril 2013. Les Islandais ont, en effet, ramené le parti de l’Indépendance au pouvoir alors qu’il porte une responsabilité énorme dans la crise de 2008. Néanmoins, un revirement idéologique a fait passer ce parti du néolibéralisme thatchérien à un nationalisme économique affirmé et l’a amené à s’opposer aux plans de remboursements en faveur des créanciers britanniques et néerlandais. Cet aggiornamento a sans doute conduit les Islandais à oublier le rôle de la droite dans l’entrée en crise du pays.
Les Islandais étaient également de plus en plus méfiants par rapport à une future adhésion de leur pays à l’Union européenne. La volonté des sociaux-démocrates d’arrimer la couronne islandaise à l’euro était loin de faire l’unanimité depuis la crise de la zone euro. Comme l’explique Nicolas Stéfanski : « C’est en effet suite à la grave crise bancaire de 2008 que les sentiments europhiles se sont exprimés et ont trouvé un écho dans la population. Sitôt que la situation économique du pays s’est améliorée et que l’euro n’est plus apparu comme un moyen efficace de contribuer à la sécurité financière du pays, l’euroscepticisme a largement regagné du terrain» 9. Le parti de l’Indépendance et le parti du Progrès, eux-mêmes eurosceptiques, ont donc pu capitaliser aisément sur la méfiance de la population concernant une future adhésion.
La manière dont l’Islande est sortie de la crise a également renforcé le sentiment d’indépendance nationale. L’identité nationale islandaise est historiquement liée à la pêche qui est redevenue un secteur clé de l’économie et qui représente 60 % des exportations. Or, les craintes sont grandes que les normes édictées par l’Union européenne limitent le champ d’action des pêcheurs. Les Islandais pensent qu’en entrant dans l’Union européenne, ils seraient contraints d’adopter des quotas de pêche plus restreints, sans parler de l’épineuse question de la chasse aux baleines toujours pratiquée en Islande et à laquelle s’oppose l’Union européenne. À cela s’ajoute la mauvaise santé économique de l’Union et ses tiraillements politiques internes qui ont tendance à renforcer l’euroscepticisme partout en Europe. Enfin, le mode de gestion prônée par la Commission européenne semble difficilement compatible avec une valeur essentielle de la République d’Islande : la souveraineté étatique. L’adhésion de l’Islande à l’Union européenne semble donc renvoyée aux calendes grecques.

Une alternative scandinave

Ce revirement n’a, d’ailleurs, pas grand-chose à voir avec une quelconque forme d’anticapitalisme. Bien au contraire, nous formulons l’hypothèse que la pierre d’achoppement entre l’Union européenne et l’Islande tient principalement aux divergences de vues en matière de sauvetages bancaires existant entre la social-démocratie scandinave et ce qui a été pratiqué, jusqu’à présent, dans le reste de l’Union européenne. Alors que la socialisation des pertes à charge du contribuable a constitué le socle des sauvetages bancaires au sein de l’Union européenne, en Islande, ce sont principalement les créanciers qui ont été mis à contribution. La chose n’a rien de surprenant pour qui connaît les méthodes d’intervention classiques de la social-démocratie scandinave en matière de traitement des krachs bancaires.
Au début des années 90, le secteur bancaire de la Suède, de la Norvège et de la Finlande entrait en crise à la suite d’une vague de spéculation immobilière. En Suède, après la faillite de la Göta Bank en 1992, un important programme de nationalisations a été mis en œuvre. Mais l’intervention de l’État se faisait à une condition qui n’a jamais été imposée dans la zone euro depuis le début de la crise. Le gouvernement suédois a, en effet, forcé les banques à procéder à des dépréciations massives d’actifs avant d’accorder son aide, ce qui ramenait le prix de vente de la banque à sa « valeur économique ». Cette opération constituait une perte pour l’actionnariat privé et un gain pour les finances publiques.
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Quels résultats donnerait aujourd’hui l’application de tels principes directeurs ? Pour répondre à cette question cruciale, il faut, au passage, relever une donnée quantitative importante, à savoir la tendance au gonflement des bilans bancaires qui s’observe dans tous les pays industrialisés. En 1990, les dix premières institutions financières états-uniennes possédaient 10 % des actifs financiers de la nation. En 2008, elles en contrôlaient plus de la moitié. Dans les années nonante, aucune des plus grosses banques mondiales n’affichait un total bilantaire dépassant le PIB de son pays d’origine 10. Aujourd’hui, les actifs bancaires des banques européennes représentent quatre fois le PIB de l’eurozone 11. Dans ces conditions, il n’est pas difficile d’imaginer qu’une crise bancaire représente un choc économique plus important aujourd’hui qu’il y a vingt ans. C’est sans nul doute pour cela que le gouvernement islandais a purement et simplement lâché, en 2008, le secteur bancaire et fait supporter la totalité des pertes aux créanciers, à l’exception des déposants locaux.
Cette attitude aurait-elle été possible en cas d’appartenance à l’Union européenne ? Il est permis d’en douter. On rappellera que dans le cas de Chypre, les déposants locaux n’ont pas été épargnés par des saisies sur leurs comptes alors que les partenaires institutionnels des banques chypriotes ont, eux, été particulièrement protégés. À commencer par la BCE 12 à qui Laïki, une banque chypriote mise en faillite, devait 9,2 milliards d’euros. Cette dette a été maintenue au bilan du secteur bancaire chypriote. Pourtant, en mai 2013, le bilan de la BCE était de 2.600 milliards d’euros. La dette de Laïki représentait donc moins de 0,4 % de cette masse bilantaire 13.
Cette notable différence d’approche dans le statut du créancier en cas de restructuration bancaire oppose structurellement l’Union européenne et l’Islande. Aujourd’hui, l’Islande va mieux économiquement, le gouvernement renoue le dialogue avec ses créanciers. En réalité, Reykjavik entend concéder aux créanciers de son secteur bancaire restructuré les actifs des banques libellés en devises étrangères, essentiellement en dollars. Suite au krach financier, ces actifs ont perdu énormément de valeur et sont donc beaucoup moins rentables. Les principaux bénéficiaires de ces dispositions sont les ménages islandais qui ne devront pas faire face à une vague d’austérité. Le refus par les autorités islandaises de mesures de ce type a, jusqu’à présent, permis aux Islandais de connaître un taux de chômage particulièrement faible (5,5 % en 2013). Par contraste, un taux de chômage de 17 % 14 enserrait l’économie chypriote à la même époque.
En outre, cette formule offre l’avantage aux Islandais de trouver un arrangement avec leurs créanciers, gage de respectabilité sur la scène internationale 15, sans devoir pour autant délier les cordons de la bourse.
Cette comparaison permet peut-être de comprendre pourquoi l’Europe austéritaire fait fuir ses citoyens. Et pas toujours du bon côté de la contestation, comme en témoignent les résultats des élections européennes en France. Qui s’étonnera, dans ces conditions, de la méfiance des Islandais à l’égard de la (dé)construction européenne ? Le reste n’est que littérature... #

Co-écrit par Xavier DUPRET, doctorant en économie à l’Université Évry Val d’Essonne
François Reman est journaliste à Démocratie

1. L’île était auparavant sous juridiction danoise.
2. Pascal Riché, Comment l’Islande a vaincu la crise. Reportage dans le labo de l’Europe, Rue 89, Versilio, Paris, 2013, 114 pages.
3. Devenu entre-temps gouverneur de la Banque centrale.
4. Nicolas Stéfanski, « Le processus d’adhésion de l’Islande à l’Union européenne », Courrier hebdomadaire du CRISP, n°2171, 2013, p.20.
5. Silla Sigurgeirsdóttir et Robert Wade, « Quand le peuple islandais vote contre les banquiers », Le Monde diplomatique, mai 2011, p.19.
6. Pascal Riché, op.cit., p.77.
7. Pascal Riché, op.cit., p.82.
8. Pascal Riché, « Élections législatives en Islande : au secours, la droite revient », www.rue89.nouvelobs.com
9. Nicolas Stéfanski, loc.cit., p.30.
10. Henry Kaufman, in L’Echo, 29 décembre 2009.
11. Source : FMI, World economic outlook, avril 2012.
12. La BCE est la Banque centrale européenne (NDLR).
13. L’Expansion, édition mise en ligne le 20 mars 2013.
14. Eurostat, 2013.
15. Omar R. Valdimarsson, « Iceland Close to Inviting Hedge Funds to Talks on Debt , Bloomberg, 21 mai 2014 (http://www.bloomberg.com/news/2014-05-20/iceland-said-close-to-inviting-hedge-funds-to-debt-talks-1-.html).

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