La « Black social economy »1 (l’économie sociale noire) est essentielle pour comprendre l’expérience vécue des personnes considérées comme des minorités raciales, dont beaucoup font face quotidiennement au gaslighting2, à la violence, au racisme et à la discrimination3. Dans ce texte de réflexion, Caroline Shenaz Hossein avance que la « Black social economy » constitue une épistémologie essentielle pour les acteurs et actrices du changement.
CAROLINE SHENAZ HOSSEIN Professeure agrégée en développement internationahttps://revue-democratie.be/administrator/index.php?option=com_content&view=article&layout=edit#wf-editor-sourcel et sciences politiques, Université de Toronto et fondatrice du Diverse Solidarity Economies Collective (DISE, www.africanaeconomics.com)
L’économie, de manière générale, est souvent politisée. Les personnes noires, parmi les plus défavorisées dans le secteur économique et dans la société, se tournent alors vers l’économie sociale – qu’on appelle aussi le tiers-secteur4 – comme refuge. Elles la perçoivent comme un safe space (espace sécurisant), car elle s’adresse principalement aux personnes racisées, qui s’y réfugient lorsque ni les entreprises ni l’État ne parviennent à répondre à leurs besoins. Pourtant, même dans cet espace supposé sûr, des formes cachées de racisme persistent.
Dans le concept-même d’abord. L’« économie sociale » est généralement limitée à une vision européenne. Elle est définie comme un secteur distinct de l’État et du marché, reposant sur l’idée que ces secteurs peuvent interagir et coopérer. Elle ne reconnait pas les acteurs du tiers secteur qui sont exclus des interactions avec l’État ou le secteur privé. L’histoire de l’économie sociale exclut dès lors largement les populations racisées dont les récits d’organisation restent méconnus dans la perspective eurocentrique du regard blanc porté sur l’économie sociale.
De plus, bien que les théories développées par des chercheur·ses noir·es, qui écrivent consciemment à partir de leur expérience, soient nombreuses, elles sont peu mobilisées. Les chercheur ·ses noir·es font face à un défi majeur, celui d’interagir avec une production académique blanche, dont l’oppression même rend nécessaire une théorisation de l’économie politique noire.
Pour une Black social economy
On peut définir l’« économie sociale noire » comme une forme d’organisation économique collective, développée par les populations noires et racisées, fondée sur l’entraide, la coopération et l’expérience de vie, visant à assurer leur survie et à transformer des systèmes économiques imprégnés de racisme et d’exclusion.
Une épistémologie noire est indissociable de l’expérience occidentale. Les écrits issus de la tradition radicale noire et des féminismes noirs ont émergé en réponse à des sociétés hostiles et violentes, marquées par la colonisation, l’esclavage et la ségrégation, dans lesquelles s’inscrit la diaspora africaine. En mobilisant des récits fondés sur des théories reflétant l’expérience noire, il devient possible de dépasser une compréhension unidimensionnelle du rôle des personnes noires dans la construction d’économies équitables.
Pour que la justice sociale s’ancre dans la société, les personnes racisées doivent être à la tête de ce secteur, à la fois dans la conception des programmes, en tant que gestionnaires, et dans leur financement, en tant que donatrices. Ces personnes, et en particulier les femmes, doivent être aux commandes, non seulement dans la prise de décision en matière d’équité et de transformation sociale, mais aussi dans la distribution des ressources financières.
Décentrer la littérature sur l’économie
L’effacement des personnes racisées dans la littérature relative à l’économie sociale pose problème. Les personnes noires et racisées constituent une composante essentielle de l’économie qui soutient les groupes dont les besoins ne sont pas couverts par l’État ou le secteur privé. Les travaux de bell hooks5 m’ont aidée à raconter comment les femmes noires se libèrent, et à montrer comment les espaces progressistes peuvent devenir des lieux de conflit et de débat.
Certains chercheur·ses peuvent trouver utile de se tourner vers des théories de la libération, ancrées dans l’expérience vécue, car elles reposent sur les réalités des personnes les plus menacées par les dynamiques économiques et politiques contemporaines.
Ce que je propose ici vise à ouvrir nos façons d’écrire pour les rendre plus inclusives. Comprendre l’expérience noire implique d’intégrer l’expérience vécue au coeur de l’analyse de l’économie sociale6. Celles et ceux qui étudient les expériences racisées tout en se référant principalement à des penseur·ses occidentaux ou en mobilisant des valeurs eurocentriques ne peuvent prétendre être progressistes. Dans mes enquêtes de terrain, j’ai constaté que les ressources sont souvent réappropriées au sein des communautés racisées, selon des logiques fondées sur l’expérience vécue et l’économie collective, ce qui constitue l’essence même de la théologie de la libération. À l’inverse, la littérature académique donne souvent l’image d’un secteur associatif composé majoritairement de personnel et de donateurs blancs, tandis que les bénéficiaires seraient principalement des personnes de couleur.
Le silence imposé aux chercheur·ses s’inscrivant dans la tradition radicale noire constitue une atteinte aux personnes noires et racisées, qui disposent pourtant d’un riche héritage culturel digne d’être étudié. Continuer à analyser les populations non blanches à travers des cadres européens, en ignorant les idées issues de leur propre culture, relève d’une démarche coloniale.
« Le silence imposé aux chercheur·ses s’inscrivant dans la tradition radicale noire constitue une atteinte aux personnes noires et racisées, qui disposent pourtant d’un riche héritage culturel digne d’être étudié. Continuer à analyser les populations non blanches à travers des cadres européens, en ignorant les idées issues de leur propre culture, relève d’une démarche coloniale. »
Des pratiques économiques racistes
Le racisme dans la société et dans les affaires a eu des effets indéniables sur les personnes noires vivant en Occident. Les membres de la diaspora africaine nés dans des environnements marqués par la suprématie blanche ont été confrontés toute leur vie à des formes d’exclusion. Des oeuvres comme Roots d’Alex Haley7 documentent la brutalité de l’esclavage. Le travail d’Isabel Wilkerson8 sur la Grande Migration rappelle également les déplacements d’Afro-Américain·es cherchant à vivre sans peur ni violence.
Le racisme anti-noir est profondément lié aux logiques capitalistes qui exploitent le travail des personnes racisées sans considération. L’économiste politique Manning Marable9, influencé par Walter Rodney10, montre comment l’extraction à l’échelle mondiale constitue une forme délibérée de pratiques économiques racistes. Pour ces auteurs, les racines du capitalisme sont fondamentalement viciées, car le système de plantation repose sur le racisme et la suprématie blanche.
Le système plantationnaire ne pouvait fonctionner sans travail gratuit. Pendant des siècles, les Européens ont utilisé la haine, la peur et la violence pour asservir les personnes noires afin d’assurer leur enrichissement. Certaines familles riches aujourd’hui sont les descendantes directes de ces bénéficiaires du système esclavagiste. Cette forme perverse de capitalisme raciste se manifeste encore aujourd’hui, notamment dans l’exploitation des populations racisées pauvres dans les ghettos, utilisées comme instruments dans les économies criminelles, le trafic de drogue, la prostitution ou d’autres activités à haut risque11.
Le conflit racial dans les affaires est donc structurel dans le contexte occidental. Il trouve son origine dans la traite esclavagiste. Le capitalisme s’est construit pour permettre des activités inhumaines au service du profit des populations blanches12. La notion de « marchés inclusifs » relève du mythe, comme l’explique Cedric Robinson13 avec le concept de capitalisme racial, qui vise délibérément à opprimer certains groupes afin d’exploiter leur travail pour la prospérité des Blanc·hes.
L’entreprise capitaliste individuelle est intrinsèquement raciste, et l’idée d’inclusion ou de redistribution par ruissellement a toujours été trompeuse. L’économie sociale noire n’a pas encore réellement pénétré le champ de l’économie politique critique, qui se distingue de l’économie dominante par son orientation antiraciste et féministe. Pourtant, la tradition radicale noire pourrait profondément transformer les cadres d’analyse dominants. William Edward Burghardt Du Bois14 a développé une théorie de l’économie collective chez les Afro-Américain·es, montrant comment les activités économiques mutualisées permettent de créer des coopératives et de résister à l’oppression. Les notions d’auto-assistance et de réappropriation économique sont centrales dans les théories de la libération noire et permettent d’éclairer les dynamiques de l’économie sociale.
Les femmes de la diaspora dans l’économie
Les théories de la libération noire issues de la diaspora réagissent à l’effacement des personnes racisées dans l’économie. Les femmes noires sont souvent reléguées au second plan, derrière les hommes noirs et les populations blanches.
Comme l’explique Audre Lorde15, les femmes noires assument de nombreuses responsabilités tout en cherchant à créer des espaces de liberté à partir de leurs propres ressources. Dans Ain’t I a Woman : Black Women And Feminism, bell hooks16 affirme que la vie des femmes noires constitue en elle-même une forme de théorisation. L’exemple de C. J. Walker, femme d’affaires afro-américaine devenue millionnaire après avoir commencé comme blanchisseuse, illustre cette capacité à surmonter les obstacles17. Dans Black Feminist Thought, Patricia Hill Collins18 insiste sur la nécessité d’ancrer la recherche dans l’expérience vécue des femmes noires. Cette prise en compte est essentielle pour analyser les acteur·rices et les dynamiques de l’économie sociale.
Les travaux de hooks et Collins montrent que les expériences quotidiennes des femmes noires permettent de comprendre les difficultés qu’elles rencontrent, et expliquent pourquoi l’économie sociale est particulièrement importante pour les femmes racisées.
Conclusion
Les études sur le tiers-secteur et le changement social sont souvent portées par des acteur·rices progressistes animé·es de bonnes intentions. Pourtant, ces approches échouent à créer des espaces dans lesquels les personnes noires et racisées peuvent réellement exercer un leadership.
Certaines formes d’économie sociale sont rejetées comme étant « trop informelles ». Or, c’est précisément cette informalité qui permet à certains groupes de s’organiser et de politiser leurs actions en dehors du regard de leurs oppresseurs.
Les chercheur·ses et praticien·nes engagé·es dans le changement social doivent mobiliser des théories ancrées dans l’expérience vécue, telles que celle de l’économie sociale noire.. Il n’est plus acceptable d’analyser la souffrance des groupes vulnérables sans prendre en compte leurs propres histoires culturelles, politiques et philosophiques. C’est à travers cette prise de conscience que les mouvements pour la justice sociale pourront réellement progresser.
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