Jean Ray et Thomas Owen sont deux phares de la littérature fantastique et on leur doit «L'école de l'étrange». Mais Marcel Thiry, André-Marcel Adamek, Jacques Sternberg en sont eux aussi de dignes représentants. Le fantastique? Une façon bien de chez nous de s'insurger contre le conformisme.

Au centre de l'Europe, la Belgique est un petit pays plutôt paisible et ses citoyens sont assez tranquilles. Comme le disait André Bialec dans une plaisante chanson, « c'est un pays de tradition ». Alors, comment est-ce devenu le pays du fantastique ? Comment est née « l'école belge de l'étrange » ? Précisément par réaction, affirme Jean-Baptiste Baronian, grand spécialiste du fantastique (1).

« Une des raisons d'être principales de l'importance et de l'éclosion du fantastique belge, au rebours de ce qu'on serait tenté de croire, ce n'est pas dans la pseudo-étrangeté de certains paysages de Flandre ou de Wallonie, dans une improbable géographie de pluie et de brume, qu'il faut la chercher, mais plutôt dans le fait que ceux-ci sont comme figés, éternellement identiques à eux-mêmes, voire rassurants, presque trop sages et trop dociles puisqu'une fois pour toutes on en connaît la physionomie, écrit-il. Dans une telle optique, le fantastique s'apparente à une révolte, à un formidable cri de protestation – le désir, la volonté farouche de déranger la toute puissante suprématie d'un ordre établi, de renverser un excès de rationalité et de bon sens. (...) Le fantastique belge est par excellence un fantastique de réaction. Il s'insurge avec force contre le conformisme. ».

Mystérieuse présence

Au début de la littérature francophone de Belgique, le symbolisme. Par essence, celui-ci se caractérise par le refus délibéré de s'en tenir aux apparences, à ce qui tombe sous le sens, à ce que l'on nomme « réalité ». Tout naturellement, le symbolisme frôle l'irréel, côtoie le surnaturel. Ainsi peut-on trouver des parentés étroites entre le symbolisme de Maeterlinck et le fantastique : « La spécialité de Maeterlinck, dans la littérature contemporaine, c'est la manipulation du mystère à l'usage des âmes délicates » écrit Giovanni Papini dans « Le démon m'a dit » publié en 1923 et cité par Baronian (2). La « mystérieuse présence » qui hante ses poèmes et son théâtre ressortit tout naturellement du territoire du fantastique.

Mais le roman régionaliste, lui aussi, avec son inspiration réaliste et paysanne, est proche du fantastique. Baronian souligne que l'on y rencontre « des personnages nourris par d'anciennes superstitions, des habitudes outrancières, des gestes vifs et impétueux, des comportements saugrenus, sans oublier, comme pour rehausser le pittoresque, les éternels épouvantails du terroir – rebouteux, sorciers, magiciens, aliénés, bégueules et ivrognes de tout acabit. (...) Le réalisme, en prenant les chemins de l'exagération, a un aspect visionnaire et passe souvent aux frontières du fantastique ». C'est le cas, par exemple, dans certaines pages d'Hubert Krains et, plus encore, de Georges Eeckhoud à qui l'on doit d'ailleurs un conte authentiquement fantastique « La Danse macabre du pont de Lucerne ».

Fantastique, également, l'extraordinaire théâtre de Ghelderode que d'aucuns présentent comme une visualisation de l'enfer. Le dramaturge est d'ailleurs aussi l'auteur de « Sortilèges », douze contes crépusculaires.

Une image différente du monde

Beaucoup d'écrivains francophones de Belgique s'apparentent au fantastique par leur capacité à éclairer autrement le quotidien, à en donner une image différente. Ainsi Marcel Thiry, grand prosateur et grand poète, ne crée pas le frisson, mais propose des réflexions « décalées » vis-à-vis du quotidien. Son imagination l'amène à prendre des chemins de traverse qui distraient du train-train quotidien, de la routine, des convenances et de la réalité convenable.

Autre poète aux marges du fantastique : Maurice Carême. On connaît ses poèmes gais et connotés « enfantins » parce que longtemps enseignés dans les classes primaires. On connaît moins le versant sombre de son œuvre, des romans à l'univers cruel et dominé par la mort, tel « Médua » (1976). Et puis, parfois attribué aux enfants mais pour les enfants, « La Bille de verre » qui détourne avec insolence les contes de fées traditionnels et confronte les héros à des personnages maléfiques, pervers, cruels. D'après certains analystes, le roman est marqué par l'expérience du nazisme : « L'amnésie qui menace le Poète à la fin du récit semble mettre en garde contre les partisans de l'oubli de tant d'horreurs qui pourraient recommencer » affirme Jeannine Burny (1).

Et puis, il y a André-Marcel Adamek, le solitaire, merveilleux romancier, somptueux conteur qui creuse, dans la solitude de la haute Ardenne, la veine du réalisme magique où il excelle. On lui doit quelques livres, ciselés, dont « Le fusil à pétales » (Prix Rossel 1974), « Le maître des jardins noirs » (1993) où se croisent la voix d'un vieux paysan aigri et celle d'une jeune femme, sa voisine, venue s'installer au vert avec sa famille, « L'oiseau des Morts » (1995) et, récemment, « Le plus grand sous-marin du monde », Prix littéraire 2000 du parlement de la Communauté française.

La peur, l'indicible peur

Mais, bien entendu, qui dit fantastique, dit Jean Ray. « Malpertuis » (porté à l'écran de manière inoubliable par Harry Kumel en 1972), « La cité de l'indicible peur », « Les derniers contes de Canterbury » sont des modèles du genre. Rien n'y manque : fantômes, objets maléfiques, horreurs animales ou végétales... Mais, chez Jean Ray, le jeu n'est pas gratuit : il interroge sans cesse une autre réalité, qui existe à côté de la réalité, qui échappe aux connaissances et aux investigations humaines. Cette autre réalité qui flirte avec la mort provoque la peur, profonde, violente, impossible à maîtriser. Dans l'œuvre de Jean Ray, la construction est sans faille. Baronian parle de « faramineuse machinerie littéraire ». Et celle-ci a elle-même un double fond puisque, sans cesse, Jean Ray évoque le danger qu'il y a à narrer les choses, introduisant et faisant ainsi exister la réalité « d'à-côté » dans la réalité quotidienne...Gigantesque piège littéraire où le lecteur est immanquablement attrapé.

S'il n'y avait pas eu Jean Ray, il n'y aurait sans doute pas eu Thomas Owen. Ce bourgeois tranquille a gardé de l'enfance le goût des contes et de ses vacances gaumaises celui des légendes remplies d'êtres malfaisants. La découverte de l'œuvre de Ray cristallise ce goût pour l'étrange et l'auteur se lance dans le fantastique. Il devient lui aussi un expert de la peur, pimentée d'humour noir comme dans la célèbre nouvelle, « Son époux regretté », où le fantôme d'un mari assassiné par sa femme aide celle-ci à se débarrasser du cadavre !

Anne-Marie Pirard

(1) Citée par Daniel Fano dans la « Lecture » de l'œuvre qui complète sa réédition dans la collection Espace Nord Zone J chez Labor.

(2) Jean-Baptiste Baronian, « Panorama de la littérature fantastique de langue française », Éd. La Renaissance du Livre, 2000.

 

L'assassin du 21, Maigret et la lame...

La romancière britannique, Agatha Christie, a donné la nationalité belge à son célèbre héros, Hercule Poirot ! Que l'on sache, le détective privé ne met pourtant jamais les pieds en Belgique, lui préférant la Grande-Bretagne ou les rives exotiques de son vaste empire colonial quand ce ne sont pas les plages de la Riviera. La Grande-Bretagne, ses brouillards et ses traditions, reste d'ailleurs « le » lieu du roman policier. Aujourd'hui encore, la plupart des reines du crime anglo-saxonnes situent leurs crimes et leurs enquêtes à Londres ou dans les campagnes anglaises.

Stanislas-André Steeman, auteur d'une quarantaine de romans, a fait de même pour le plus connu d'entre eux : « L'assassin habite au 21 », paru en 1939, se déroule dans le Londres des brouillards, des pensions de famille et des bobbies. En revanche, « Légitime défense » (paru en 1942 et plus connu sous le titre « Quai des orfèvres » (parce que c'est sous ce nom que Henri-Georges Clouzot l'a porté à l'écran) se situe à Paris. Steeman n'a guère exploité le cadre de sa ville de Liège natale. Ce remarquable technicien du policier avait « le don d'embrouiller une intrigue et de faire naître l'angoisse des détails les plus intimes » (1). Mais, à le lire attentivement, on s'aperçoit qu'il détourne avec habileté les conventions du genre... Ainsi, dans « Légitime défense », le crime n'en est pas un, le coupable n'est pas celui qui se dénonce, le lecteur est piégé. « Steeman joue de la formule plutôt qu'il ne la sert » dit encore Klinkenberg. Le talent incontestable de Steeman, redécouvert aujourd'hui, a néanmoins été largement occulté par celui de son aîné de quelques années, né lui aussi à Liège, quelques années plus tôt, Georges Simenon. Difficile évidemment de coexister avec ce géant, l'auteur de langue française le plus vendu aujourd'hui dans le monde : 600 millions d'exemplaires !

Ses romans et nouvelles, dévorés par des millions de lecteurs, ont longtemps été considérés avec dédain par les intellectuels qui regardaient de haut ces « romans populaires ». Pourtant, Gide, déjà, considérait Simenon comme un géant. Aujourd'hui, largement réhabilitée, son œuvre est entrée triomphalement, voici peu, dans la prestigieuse collection La Pléiade (Gallimard). Erik Orsenna dit de lui : « C'est le besoin de raconter et raconter encore des histoires d'êtres humains. Comme Tchékov, c'est le sommet de l'humanisme ». Et il est vrai qu'au-delà de l'intrigue, ce qui attire dans ses nouvelles et romans les plus lus, les enquêtes du commissaire Maigret, c'est la densité humaine. Dans les appartements sordides ou les villas élégantes, à Pigalle ou à Neuilly, Simenon met à nu les sentiments les plus humains, l'amour, la jalousie, l'âpreté, la peur... Et si les enquêtes se déroulent généralement en France – souvent à Paris, quelquefois en province –, cette France-là a quelquefois d'incontestables accents liégeois.

Et aujourd'hui ? Le roman policier belge a encore ses lettres de noblesse en la personne de Pascale Fonteneau. Suivant une trajectoire inverse à celle de nombreux écrivains, la jeune femme est née en France, en 1963, et vit en Belgique depuis l'enfance. C'est dans la bibliothèque paternelle qu'elle découvre la Série noire (Gallimard). Elle en dévore un certain nombre et cela plaît à celle qui aime « découvrir ce qui est caché, voir en coulisses». À son tour, elle écrit et occupe une place à part dans l'univers très masculin – certains disent macho – de la Série noire, montrant des choses la face habituellement cachée et introduisant dans ses récits noirs une solide dose d'humour.

À ce jour, Pascale Fonteneau a publié huit livres dont cinq dans la Série noire et un dans la série « Le Poulpe ». On retiendra tout particulièrement son deuxième roman, « États de lame », paru en 1993 (Série noire n° 2335) où le narrateur est le couteau de l'assassin et le dernier, « La vanité des pions » (publié en 2000) qui se déroule à Bruxelles. Preuve que, dans le polar aussi, la « belgitude » acquiert droit de cité.

A.M.P.

(1) Robert Frickx et Jean-Marie Klinkenberg, « La littérature française de Belgique », Éd. Nathan/Labor.

 


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