Photo Interview KellnerLe 8 mai 2018, Donald Trump annonçait le retrait des États-Unis de l'accord sur le nucléaire iranien conclu par son prédécesseur, Barack Obama. Ce retrait a provoqué la fureur de Téhéran. Quelles en sont les conséquences sur le plan local et international ? Éclairage avec Thierry Kellner, chargé de cours à l'ULB et spécialiste de l'Iran.

Quelle est l'origine de l'accord du 14 juillet 2015 ?
Conclu à Vienne entre l'Iran et les pays du groupe P5+1 1, le « Plan d'action global commun », est l'aboutissement de pressions diverses – sous forme notamment de sanctions économiques de plus en plus lourdes, adoptées aux Nations unies mais aussi de manière unilatérale par les États-Unis et l'Union européenne – et d'une négociation diplomatique longue et patiente, discrète, mais aussi erratique, qui s'est étendue de 2003 à 2015.

Quel est le contenu de cet accord ?
Son objectif principal est de s'assurer que le programme nucléaire iranien est pacifique. Pour ce faire, il met en place des restrictions destinées à garantir que le temps nécessaire à la production d'une quantité suffisante d'uranium enrichi pour la fabrication d'une arme atomique soit d'au moins un an et ce, pendant une durée de dix ans. Il s'agit de donner le temps à la communauté internationale de réagir au cas où l'Iran déciderait de fabriquer une arme nucléaire. L'accord qui reconnaît notamment à Téhéran le droit à l'enrichissement de l'uranium et prévoit la mise en place d'une coopération dans le domaine du nucléaire pacifique, plafonne pendant dix ans à 5.060 le nombre de centrifugeuses dont l'Iran dispose 2. Par ailleurs, Téhéran ne peut enrichir l'uranium au-delà de 3,67 % pendant quinze ans et sur le seul site de Natanz. Les stocks d'uranium enrichi sont strictement limités. Pendant la durée de l'accord et même au-delà pour certaines activités, un régime renforcé d'inspections est appliqué. L'AIEA – l'Agence internationale de l'énergie atomique – peut vérifier pendant 20 ans le parc de centrifugeuses et pendant 25 ans la production de concentré d'uranium. Au final, non seulement les inspecteurs ont le droit de visiter n'importe quel site qu'ils jugent suspect, mais toutes les étapes du cycle du combustible et de la filière d'approvisionnement nucléaire de l'Iran sont surveillées. L'esprit de l'accord est basé sur la vérification plutôt que sur la confiance. Bref, il s'agit des modalités d'inspection nucléaire les plus intrusives jamais conçues par la communauté internationale à l'égard d'un pays.

Pourquoi les États-Unis se sont-ils retirés
de l'accord ?
Pour Donald Trump, le premier défaut de cet accord est sans doute qu'il a été conclu par l'administration Obama qu'il exècre. Au-delà de ce facteur irrationnel, le président américain conteste le caractère non permanent de l'accord 3. D'après lui, le risque est donc que Téhéran reprenne un programme nucléaire à visée militaire après 2025. Mais à plus court terme, l'accord ne couvre pas d'autres domaines problématiques de son point de vue : le développement de missiles balistiques par l'Iran et sa politique régionale 4. De plus, Trump considère que Téhéran est le « premier sponsor mondial du terrorisme » pour ses liens, selon lui, avec Al-Qaïda, les talibans, le Hezbollah, le Hamas et d'autres « réseaux terroristes ». Or, pour le président américain, l'accord sur le nucléaire a permis à l'Iran d'engranger des bénéfices économiques qui ont été directement mis au service de sa politique de développement de missiles balistiques, de sa politique régionale offensive qui menace les alliés de Washington, et de son assistance à ces « réseaux terroristes ». En se retirant de l'accord, Trump réduit ces bénéfices économiques, contente en même temps ses plus proches alliés au Moyen-Orient (essentiellement Israël et l'Arabie saoudite menacés par la politique de Téhéran) et met la pression sur – voire déstabilise –  le régime iranien en accroissant les difficultés économiques que connaît déjà le pays.

Les États-Unis qui claquent la porte à l'accord, n'est-ce pas l'ensemble de ce dernier qui s'effondre ?
Les autres parties souhaitent son maintien car elles considèrent que cet accord fonctionne – selon l'AIEA, l'Iran l'a respecté scrupuleusement jusqu'à présent – et a donc été très positif pour réduire les risques liés au nucléaire iranien. Elles tentent donc de trouver des moyens de le sauver. Mais effectivement, une très grande incertitude pèse sur la possibilité de son maintien du fait de la décision américaine.

L'Europe seule peut-elle maintenir l'accord ?
Les pays européens ont annoncé qu'ils ne quitteraient pas l'accord. Pour essayer de le sauver en contentant d'une certaine manière Washington, certains tentent d'amener Téhéran à négocier sur la question des missiles balistiques et de son implication en Syrie et au Yémen. Sans grand succès. L'Union européenne a, quant à elle, décidé de fournir 18 millions d'euros d'aide à l'Iran pour compenser l'impact des sanctions américaines. Téhéran tente de son côté d'opposer les signataires de l'accord à l'administration Trump. La plus grande incertitude règne donc aujourd'hui.

Quelles seraient les conséquences si l'Iran se retirait de l'accord ?
L'Iran a en effet menacé de quitter l'accord 5 et d'accélérer son programme nucléaire. Il risque alors de s'aliéner la bonne volonté des autres signataires, d'inciter ses voisins à envisager également de se doter d'armes nucléaires, voire d'offrir une excuse à une éventuelle intervention militaire de Washington et de ses alliés – surtout Israël. La question est donc très difficile pour Téhéran et le temps ne joue pas en sa faveur étant donné les sanctions déjà remises en place et celles qui toucheront le pétrole en novembre.

Le rétablissement des sanctions américaines a-t-il provoqué une crise économique en Iran ?
Sur le plan économique, la situation du pays était déjà très dégradée par 40 ans de mauvaise gestion et par le poids des différentes sanctions qui ont frappé Téhéran. La signature de l'accord de 2015 avait amélioré la situation macro-économique iranienne et relancé l'espoir d'une arrivée d'investisseurs étrangers. Mais le retrait américain a douché les espoirs. L'inflation a explosé. La monnaie nationale a considérablement perdu de sa valeur face au dollar 6. Des produits de première nécessité – nourriture, médicaments et même les langes pour bébé ! – sont devenus impayables pour de nombreux Iraniens. Ces nouvelles difficultés se sont donc ajoutées aux problèmes structurels de l'économie iranienne pour peser encore davantage sur une population déjà durement éprouvée.

Les conservateurs en profitent pour dénoncer l'approche des « modérés » face à Washington.

Cette sortie américaine peut-elle coûter le poste du président modéré Rohani, tenace défenseur de l'accord ?
Il est certain que les décisions américaines affaiblissent l'administration Rohani. Les bénéfices économiques attendus après la signature de l'accord ne sont plus à l'ordre du jour, ce qui, en plus d'autres promesses non tenues, contribue à réduire considérablement sa popularité dans l'opinion publique iranienne. Pis, l'Iran est de nouveau confronté à une situation économique très difficile. Les conservateurs en profitent bien évidemment pour dénoncer la perfidie américaine et donc toute l'approche des « modérés » face à Washington, et pour mettre l'ensemble de la politique de l'administration Rohani sur la sellette.

Peut-on craindre une escalade des tensions dans la région ?
Le guide Ali Khamenei a à la fois exclu qu'il puisse y avoir un conflit avec Washington tout en appelant parallèlement à consolider les forces militaires du pays et en menaçant les alliés des États-Unis de représailles si un conflit éclatait. Les Gardiens de la révolution islamique iranienne ont récemment annoncé qu'ils « contrôlaient » le détroit d'Ormuz, Téhéran aurait aussi livré des missiles balistiques à des milices chiites irakiennes alliées. L'Iran a par ailleurs signé un accord avec Bachar el-Assad destiné à assurer le maintien à long terme de sa présence en Syrie. Si ces actions sont sans doute à ses yeux « défensives », elles alimentent cependant l'inquiétude déjà grande de ses voisins du golfe Persique ainsi que d'Israël. Dans ces conditions, on ne peut écarter le risque de voir les tensions régionales s'accroître à court terme. #

1. États-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni, Allemagne.
2. Contre 19.000 en 2015.
3. Les restrictions sur le programme nucléaire iranien commencent en effet à se détendre dix ans après la signature de l'accord.
4. C'est-à-dire essentiellement ses ingérences sur divers terrains du Moyen-Orient – Irak, Syrie, Liban, Yémen, Bahrein – soit directement par l'intermédiaire des Gardiens de la Révolution, soit grâce à ses auxiliaires (milices chiites en Irak et en Syrie, Hezbollah au Liban, etc.).
5. Téhéran a également menacé de quitter le Traité de non-prolifération, ce qui serait extrêmement dommageable pour le système mondial de non-prolifération.
6. Plus de 60 % comparé à l'été 2017, ce qui, au passage, enrichit les officiels du régime qui ont accès à des devises !

Le Gavroche

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